Chakhtar Donetsk en exil
- maelcornus
- 14 mars 2020
- 10 min de lecture
Tout fan de football européen qui se respecte connaît le Chakhtar Donetsk, club ukrainien lusophone et ambassadeur du beau jeu. Fondé en 1936, le Chakhtar qui ne s’appelait pas encore comme cela, était déjà très lié à la Russie. En effet, depuis le début des années 1920, l’Ukraine actuelle, indépendante, n’existe pas. Il y a bien une République Socialiste Soviétique d’Ukraine (R.S.S d’Ukraine) intégrée à l’Union Soviétique mais elle ne s’étend pas à la Crimée, tandis que la partie la plus occidentale appartient à la Pologne ou à la Roumanie. Ainsi, la deuxième ville d’Ukraine actuelle ne s’appelle pas encore Lviv, mais Lwów et est intégrée à la Pologne et la capitale de Bucovine ne s’appelle pas encore Tchernivtsi, mais Cernăuti et est intégrée à la Roumanie.

La R.S.S. d'Ukraine dans les années 1920
D’ailleurs, il est intéressant de voir que Donetsk ne s’appelle pas non plus comme cela, à l’instar de Stalingrad (aujourd’hui Volgograd, car située sur la Volga) ou Léningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), la ville minière est nommée à partir du nom d’un leader soviétique. Dans son cas elle s’appelle alors Stalino à partir de 1925 après avoir été nommée à partir de 1870 Youzovka, en mémoire de l’ingénieur anglais J. Hughes, créateur des premiers hauts fourneaux de l’Empire Russe. Si Donetsk est choyée alors par le régime communiste, c’est qu’elle représente un poumon industriel pour la vaste Union, à la fois dans le domaine du charbon, de l’acier, mais aussi de l’industrie ferroviaire, agricole et de la construction[1].
Donc, en 1936, le club basé à Stalino s’appelle Stakhanovets (du nom du mineur célébré par la propagande d’alors) et est construit sur les bases de deux autres clubs locaux, le Dynamo Gorlovka et le Dynamo Stalino. Les Mineurs jouent leur premier match contre le Dynamo Odessa en mai 1936. Quelques jours plus tard, ils jouent leur premier match au sein du Championnat d’Union Soviétique. Alors que la Seconde Guerre mondiale éclate, la plupart des joueurs sont mobilisés, tant et si bien qu’après la guerre il fallut reconstruire une nouvelle équipe. Plus marqué que d’autres par la guerre, Stakhanovets ne peut accéder au premier groupe du Championnat. Pour faire face à cela, en juillet 1946 le club opère une transformation massive. Désormais, il s’appellera Chakhtar et réunit des équipes des toutes les entreprises charbonnières de la région du Donbass. Cette transformation, ainsi que l’arrivée du Moscovite Alexey Kostylev à la tête de l’équipe, leur permetent d’obtenir leur place parmi les meilleures équipes de l’Union en 1949. En 1951 ils obtiennent la troisième place du Championnat derrière le CDKA Moscou (aujourd’hui le CSKA Moscou) et le Dinamo Tbilissi.
Jusqu’en 1991 le Chakhtar Stalino (puis Donetsk à partir de 1963) est intégré à ce championnat fédéral, s’il ne réussira jamais à remporter le Championnat, au profit du plus grand club soviétique et rival actuel, le Dynamo Kiev, il a tout de même réussi à remporter quatre coupes d’URSS. La première fut remportée en 1961 contre le Torpedo Moscou, la deuxième en 1962 avant de la remporter en 1980 contre le Dinamo Tbilissi et en 1984 contre le Metalist de Kharkiv. Ils ont également échoué à quatre reprises en finale dans la même compétition. Signe d’une montée en puissance à la fin des années 1970 et dans les années 1980, le Chakhtar Donetsk se hisse à la seconde place du Championnat derrière le Dynamo Kiev en 1975 puis en 1979 derrière le Spartak Moscou[2].
Finalement, en 1991 l’Union Soviétique n’est plus, pas plus que le Championnat d’URSS. L’Ukraine qui recherchait depuis le début du XXe siècle son indépendance l’obtient cette même année et créé son championnat dont la première édition a lieu en 1992, la Vychtcha Liha est née. Le premier vainqueur de ce nouveau championnat est le Tavria Simferopol, qui ne gagnera qu’une fois le précieux trophée. Ce club, aujourd’hui en Troisième division ukrainienne partage une caractéristique importante avec le Chakhtar post-2014, celle de ne pas jouer dans la ville d’origine. Simferopol, pour les amateurs de géographie est une ville de Crimée, est après la crise de 2014 qui a vu son annexion illégale, un club russe y est fondé (le Skif) et en 2016 le Tavria est recréé, il joue désormais dans l’Oblast de Kherson (région juste au nord de la Crimée).
Finalement, depuis 1992 le Chakhtar est continuellement monté en puissance. Il a d’abord fini régulièrement second derrière le Dynamo Kiev avant de gagner 11 des 15 derniers championnats, soit depuis la saison 2004-2005.

Célébration du Chakhtar Donetsk après leur victoire (13) en Coupe d'Ukraine en 2018
Le Chakhtar s’est donc imposé en Ukraine comme étant un des deux plus grands clubs du pays depuis l’indépendance avec le grand rival Dynamo Kiev. Ce dernier a en effet gagné 15 titres depuis 1992, contre 12 pour le Chakhtar au moment où on écrit ces lignes (mars 2019). Mais au-delà de son palmarès national, les Mineurs sont aussi devenus des habitués des compétitions européennes et notamment de l’actuelle Europa League, anciennement Coupe UEFA, qu’ils ont remporté en 2009. Sur le plan international, depuis l’indépendance le Chakhtar se place comme le premier club ukrainien, malgré les belles performances du FK Dnipro (anciennement le Dnipro Dniepropetrovsk). Mais si le titre européen de 2009 paraît si loin c’est que le club a depuis fait l’actualité sur un plan géopolitique. Il s’est retrouvé mêlé au conflit et aux tensions entre Ukraine et Russie depuis 2014 qui le contraindront à s’exiler à Lviv d’abord puis à Kharkiv ensuite.
2014 : début de la crise
S’intéresser à ce qui se passe à partir de 2014 en Ukraine nécessite de prendre un peu de hauteur et de notamment revenir un peu en arrière. L’Ukraine est un pays tampon, un pays partagé entre deux influences, et cela, dû à sa localisation particulière et aux différences influences que le territoire ukrainien actuel a pu connaître.
En effet, si la première carte que l’on a montré en début d’article se focalisait sur l’Ukraine des années 1920, il faut savoir que les frontières dans cette région ont beaucoup bougé. Avant la Première Guerre mondiale l’Ukraine n’existe pas, le territoire actuel est divisé entre trois ensembles : l’Empire russe d’abord, qui intègre une ville prestigieuse, et la capitale actuelle du pays, Kiev. Ensuite une petite partie fait partie du Royaume de Roumanie et enfin la partie la plus à l’ouest est intégrée à l’Empire Austro-Hongrois, florissant à la fin du XIXe siècle. On y retrouve Lemberg (puis Lwów et enfin Lviv) et Czernowitz (puis Cernăuti et enfin Tchernivtsi). On peut donc dire aisément dire que la partie la plus occidentale du pays est marquée par une certaine culture européenne, quant à la partie plus orientale, elle est bien plus influencée par la culture russe.

Le territoire ukrainien en 1914
L’émission « Le dessous des cartes » présentait d’ailleurs, dans une émission consacrée à l’Ukraine, cette dernière comme étant à « un carrefour d’influences », comme partagée entre une attirance européenne et une attirance russe. Cette attirance européenne s’était manifestée à plusieurs reprises. D’abord en 2004 lors de ce que l’on a appelé la « Révolution Orange ». Suite à des élections présidentielles opposant le candidat pro-russe Viktor Ianoukovitch (massivement élu dans les régions de l’Est du pays) au candidat pro-européen Viktor Iouchtchenko (massivement élu dans les régions de l’Ouest), c’est le candidat pro-russe et ancien gouverneur de Donetsk qui est élu. Cependant, face aux suspicions de fraude électorale un mouvement d’ampleur voit le jour dans le pays, c’est donc la « Révolution Orange » qui mobilise des centaines de milliers de personnes pendant plusieurs semaines, notamment sur la place du Maïdan à Kiev. Un nouveau second tour est organisé, remporté par Iouchtchenko. Vu de la Russie c’est une provocation de plus de l’Union européenne, après son extension en 2004 à des pays voisins de la Russie comme les pays Baltes. La Russie bénéficie tout de même d’un atout et d’un moyen de pression considérable, ses ressources naturelles et notamment le gaz dont dépend l’Ukraine. Elle est donc partagée entre deux influences, et en 2010 c’est Ianoukovitch qui est élu et refuse en 2013 un rapprochement avec l’UE pour annoncer une plus étroite collaboration avec la Russie de Poutine. La réaction est immédiate, les manifestations pro-européennes prennent de l’ampleur et ne se limitent pas à Kiev. En janvier 2014 les manifestations sont interdites, et le mouvement s’intensifie. Les manifestations se font de plus en plus violentes, le 20 février à Kiev elles font 75 morts lors d’affrontements avec la police. Ianoukovitch est contraint de quitter le pays, il va en Russie[3].

Place du Maïdan à Kiev en janvier-février 2014
Cet épisode entraîne une succession d’événements que nous ne détaillerons pas, retenons juste qu’en mai 2014 de nouvelles élections présidentielles sont organisées. D’autre part, est organisé un référendum d’autodétermination le 11, soutenu par la Russie dans les régions de Louhansk et de Donetsk (régions à majorité russophone). Il recueille selon les organisateurs de 90% de réponses positives. Au même moment des affrontements militaires naissent et font déjà plusieurs morts. L’homme d’affaires Porochenko est élu et défend l’intégrité et l’avenir européen du pays. Si l’armée russe retire ses troupes des frontières, elle soutient les séparatistes pro-russes[4]. Le 11 mars de la même année, des séparatistes pro-russes avaient pris le Parlement de Crimée et proclamé l’indépendance, avant d’approuver son rattachement à la Russie par référendum le 16[5]. Les affrontements se font de plus en plus violents dans le Donbass et à Louhansk et les accords de paix pas vraiment suivis. Dans ce contexte violent, le football passe au dernier plan.
Alors que Donetsk est prise dans les combats, le Chakhtar sous recommandation des instances internationales annule tous ses matchs au sein de la Donbass Arena et le club s’exile en mai 2014. Si le président du club avait tenté de garder le contrôle d’une enceinte ultra-moderne qui lui avait coûté plus de 350 millions d’euros, elle est prise par des rebelles en mars 2017 et est aujourd’hui dans un état d’abandon partiel. Le stade devenant le symbole des ruines causées par la guerre à l’Est de l’Ukraine[6].

Le stade du Chakhtar Donetsk, la Donbass Arena, à l'abandon
De la guerre à l'exil
Beaucoup de guerres conduisent certaines populations à l’exil. Si beaucoup d’Ukrainiens n’ont pas eu cette chance, l’équipe du Chakhtar Donetsk a quitté sa ville d’origine dès le début des combats et a donc quitté son enceinte magnifique pouvant accueillir plus de 50.000 personnes, inaugurée en 2009. Plus généralement, le club a quitté « sa » ville, les Mineurs ont quitté les mines. D’ailleurs à ceux qui se demandent ce que signifie le mot « chakhtior » (traduction en russe), il signifie tout simplement « mineur ». C’est donc un Chakhtar qui se retrouve comme coupé de son identité, une des conséquences de tout exil. Il est devenu également le symbole de ce pays dévasté par une guerre mettant au jour des divisions profondes.
Le club a donc d’abord été joué à Lviv, à l’extrême ouest du pays, bien loin des mines donc. Parce que si sur le site officiel du Chakhtar Donetsk, dans la section « histoire » l’épisode est raconté de manière très sobre[7], c’est bien un déchirement pour certains joueurs et supporters. Dans un article d’Europe 1 consacré à cette situation pas loin d’être unique, ils relayaient les propos d’une supportrice qui témoignaient de la difficulté de supporter ce club. Finalement, l’histoire du club reflète aussi plein d’histoires personnelles, de gens qui ont eux aussi fuit l’Est du pays en laissant tout derrière eux, pas aussi voyant qu’un stade certes. L’entraîneur Paulo Fonseca (2016-2019) se confiait lui sur la difficulté de jouer loin de là où sont ceux qui supportent le club. Il suffit de regarder les matches du Chakhtar pour s’apercevoir d’une chose : des tribunes vides émaillées de quelques supporters[8].
Finalement, le club doit revoir toute sa stratégie. Si le richissime propriétaire du club, Rinat Akhmetov, est toujours riche, il a perdu beaucoup de son capital dans les affrontements, notamment de ses usines dans le Donbass. Si le club est toujours en bonne santé sur le plan financier, il doit revoir ses priorités. Il est aussi devenu beaucoup moins attractif, en témoigne la résistance de certains joueurs (notamment brésiliens) de retourner en Ukraine après avoir joué un match de Ligue des Champions contre l’Olympique Lyonnais en 2018. Mais c’est aussi sur le plan politique que le club a dû bien évidemment se positionner. Avant que les combats n’éclatent le président du club était plutôt russophile mais il a changé de position (selon sans doute un peu d’opportunisme) en défendant finalement le nationalisme ukrainien. Si aujourd’hui le club ne joue plus à Lviv mais à Kharhiv, bien plus proche de sa localisation originelle[9], des questions se posent ? Le club va-t-il changer de nom ? Comment va évoluer la politique sportive du club ?
En guise de réponse brève on peut dire que malgré les nombreux changements contraints par son exil, le Chakhtar a continué à se maintenir au plus haut niveau. Si les saisons 2014-2015 et 2015-2016 se sont soldées par une victoire du grand rival, le Dynamo Kiev, le club originaire du Donbass s’est très bien repris en remportant successivement les saisons 2016-2017, 2017-2018 et 2018-2019. La politique de recrutement pourrait elle aussi évoluer, depuis l’indépendance le Chakhtar a affiché une dimension très internationale au sein de ses différentes équipes. En effet, l’entraîneur actuel, Luís Castro est portugais, le joueur le plus capé n’est autre que la légende croate Darijo Srna (dont le numéro 33 a été retiré, seul joueur ayant eu droit à cet hommage au club) avec 536 apparitions et le meilleur buteur de l’histoire est Luiz Adriano qui lui est brésilien. Cette tendance est ancienne, à titre d’exemple le meilleur entraîneur de l’histoire des Mineurs, Mircea Lucescu (2004-2016) était roumain et beaucoup de joueurs emblématiques du club étaient étrangers. Une tendance qui semble se confirmer quand on voit la composition du club à l’heure actuelle qui recrute toujours des Brésiliens.
Toujours est-il que comme le sous-titrait un article de So Foot on semble avoir oublié que ce club ne joue plus dans sa ville d’origine, que l’on ne s’émouvait plus de sa situation. Car si le club a survécu grâce à la fortune de son propriétaire et président (pas comme le rival historique du Metalist Kharkiv par exemple) les supporters se font rares. Rares sont les matches où se pressent 7500 supporters pour voir jouer « leur » équipe, qui ne joue « plus qu’à » 300 kilomètres de sa ville originaire. N’oublions pas non plus que c’est la seule équipe jouant la Ligue des Champions dont son territoire d’origine est en proie à des affrontements violents[10]. Finalement, la plus grande question est celle-ci : jusqu’à quand parlerons-nous de « Chakhtar Donetsk » ?

[1] Carrière Pierre, « Donetsk », Encyclopaedia Universalis.
[2] « History, Timeline », FC Shakhtar Donetsk.
[3] « L’Ukraine : un carrefour d’influences », Le dessous des cartes.
[4] « 2-29 mai 2014 – Ukraine. Référendums d’autodétermination et élection présidentielle », Encyclopaedia Universalis. [5] « L’Ukraine : un carrefour d’influences », Le dessous des cartes.
[6] « Ukraine : le stade de Donetsk, du luxe à la déchéance », Le Point, publié le 27/06/2017.
[7] « History, Timeline », FC Shakhtar Donetsk. [8] « Le Chakhtior Donetsk, un club ukrainien, exilé en … Ukraine », Europe 1, publié le 12/12/2018.
[9] « Shakthar Donetsk : une histoire à réécrire », Footballski, publié le 02/09/2015. [10] « Shakhtar Donetsk : l’histoire sans fin », So Foot, publié le 27/11/2018.




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