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Chronique amoureuse de l'épopée des Invincibles

  • maelcornus
  • 18 mai 2020
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : 25 juil. 2022

Nous sommes en 2003 et le Royaume-Uni vit comme souvent au rythme du football. Depuis 1992 la First Division s’est muée en Premier League pour coller aux exigences de l’UEFA et correspondre au nouveau modèle européen. Le royaume est alors sous la domination impitoyable des Reds Devils de Sir Alex Ferguson, un Écossais atypique, tenancier de pub reconverti en coach. Fergie à la tête de Manchester United depuis 1986 c’est une réussite incroyable. Il a considérablement garni l’armoire à trophée du club, avec entre 1986 et 2003 huit championnats remportés avec l’une des meilleures équipes de l’histoire du football anglais. Au-delà de la domination écrasante de Man U, le sort sourit aux équipes parées de rouge. Depuis 1990 et le dernier sacre de Liverpool, la plupart des champions l’ont été en rouge, à l’exception de Leeds United en 1992 et de Blackburn en 1995. Le règne incontesté des Mancuniens voit tout de même un seul rival, et ce depuis 1996-1997 et l’arrivée d’un coach français à la tête du troisième club du pays : Arsenal.


Alors entraîneur au Japon, Arsène Venger est le premier entraîneur non-britannique à débarquer dans le nord de Londres. Mais ce que l’on retiendra surtout c’est qu’entre 1987 et 1994 il a entraîné l’AS Monaco, club alors incontournable en France avec lequel il remporte un championnat en 1988, un Coupe de France en 1991 ainsi qu’une Coupe d’Europe des vainqueurs de coupes (ancêtre au nom beaucoup moins excitant de l’Europa League) en 1992. S’il est assez expérimenté, des résultats parfois moyens ont eu raison de son passage à Monaco, qui le remercie en 1994. Son passage au Japon est crucial, il l’avouera plus tard, à Nagoya il n’est plus seulement entraîneur, il devient manager. Cela consiste à tout aussi bien assumer le rôle de coach mais aussi gérer le recrutement et les équipes de jeunes[1]. Malgré cela, il reste encore méconnu de l’autre côté de la Manche, preuve en est, sa nomination provoque chez la presse anglaise une certaine méfiance. L’Evening Standard publie alors sur sa une un message qui restera gravé : « Arsene who ? ». Mieux encore, le capitaine des Gunners lui-même avouait bien plus tard sa surprise : « Au début, j’ai pensé : Qu’est-ce que ce Français connaît au foot ? Il porte des lunettes et ressemble à un instituteur. Il ne peut pas être aussi bon que Georges Graham (ancien entraîneur de 1986 à 1995). Et parle-t-il seulement l’anglais correctement ? »[2].


L'Evening Standard et sa célèbre une "Arsene who ?"


Malgré les railleries, l’alsacien a été choisi par le board anglais pour sa compatibilité avec le jeu prôné par Arsenal. En effet, le club londonien a abandonné le célèbre kick and rush ou long ball qui consiste en un jeu très direct. Ce style de jeu a été théorisé par Charles Reep qui après avoir assisté à un grand nombre de matchs s’est rendu compte que près de 80% des buts étaient inscrits après trois passes ou moins et que 60% des buts étaient inscrits après des mouvements qui démarraient dans les trente derniers mètres. Autant dire qu’il fallait amener le ballon le plus rapidement possible près de la surface adverse pour créer le décalage. Ce style de jeu observé dans les années 1950 a ainsi pu connaître de belles heures jusque dans les années 1990 même si l’entraîneur du Barça en 1960, Helenio Herrera, se moquait sans détour de la méthode anglaise après avoir battu sur le score de 4-0 Wolverhampton en Coupe d’Europe : « Vous, en Angleterre, jouez un football que nous, les continentaux, utilisions il y a de nombreuses années, avec avant tout de la force physique, mais aucune méthode, aucune technique. Quand on parle de football moderne, les Britanniques ont loupé l’évolution »[3]. Wenger pouvait également compter sur des bases solides, et sur l’héritage de l’ancien entraîneur Georges Graham qui avait remporté entre 1986 et 1995 deux titres de champion en 1989 (une première depuis 1971) et 1991.


Rapidement, il convainc à la tête des gunners. Sa première saison sur le banc amène le club à la troisième place avec 68 points, à seulement sept points du champion … Manchester United. Cette position au classement, si elle peut paraître anodine pour un club de la stature d’Arsenal, il n’avait pas été aussi bien classé depuis 1991, année de leur dernier titre de champion. Remonter le temps pour parler de la saison 2003-2004 est obligatoire tant la gestion de l’équipe par Arsène Wenger est capitale. Il se construit une vraie dream team qui, lors de la fameuse saison deviendra The Invincibles.


L’équipe qui remportera le titre en 2003-2004 a été construite en grande partie à partir de l’arrivée de l’alsacien sur le banc de touche. Parmi le onze type qui est resté invaincu cette année-là, dix joueurs ont posé leurs valises dans le Nord de Londres à partir de 1996. Seul Dennis Bergkamp était arrivé à Arsenal en 1995 en provenance de l’Ajax Amsterdam. L’équipe construite par Wenger est une conséquence permise par l’arrêt Bosman, désormais les effectifs peuvent enregistrer autant de joueurs européens qu’ils le souhaitent. Ainsi, le onze type comprend seulement deux joueurs anglais, le jeune latéral gauche formé au club, Ashley Cole, et de défenseur central Sol Campbell arrivé en 2001 en provenance de l’ennemi juré : Tottenham Hotspur.


Si l’on fait un rapide bilan, l’équipe s’est construite entre 1995 (avec donc l’arrivée de Dennis Bergkamp) et 2003 avec l’arrivée du gardien de but allemand Jens Lehmann en provenance du Borussia Dortmund. Parmi les remplaçants réguliers ou titulaires occasionnels, seul le vétéran Ray Parlour était déjà au club depuis 1992. On peut tout de même évoquer deux autres joueurs, qui, certes n’ont pas remporté ce titre en 2003-2004 mais qui ont profondément marqué l’histoire des Gunners. Tout d’abord Marc Overmars est arrivé lui aussi en provenance de l’Ajax Amsterdam en 1997 avant de quitter le club pour le FC Barcelone en 2000. Ensuite, Emmanuel Petit est arrivé également en 1997 en provenance de Monaco puis est parti lui aussi pour la Catalogne, en 2000. Il est intéressant de voir qu’un bon nombre de joueurs qu’a recruté Wenger venaient de Monaco où ils avaient été formés, et quand on sait que ce même Wenger a entraîné le club du rocher et qu’il était très proche de la formation, il n’y a pas de hasard.

Au-delà des joueurs britanniques et de Dennis Bergkamp, l’équipe se construit avec l’arrivée en 1996 de Patrick Viera, de celle de Freddie Ljungberg en 1998 et de Thierry Henry en 1999 en provenance de la Juventus mais également formé en principauté. En 2000 Arsenal recrute un Robert Pirès en manque de réussite à Marseille et Lauren, un latéral droit camerounais et en 2001 le roc défensif Sol Campbell en provenance de l’ennemi londonien : les Spurs. En 2002 le club parfait son recrutement avec deux arrivées importantes : Kolo Touré en provenance d’un club d’Abidjan (l’ASEC Mimosas) et Gilberto Silva, comparse de Viera au milieu, en provenance de l’Atlético Mineiro. Le recrutement se base donc surtout sur des jeunes talents qui viennent à la fois d’Europe, d’Amérique du Sud et d’Afrique. En effet, la plupart des joueurs sont recrutés très jeunes avec pour objectif qu’ils réalisent tout leur potentiel dans le Nord de Londres … ce qu’ils ont fait.


L'équipe type des gunners durant la saison 2003-2004


Sous le commandement du Professeur, Arsenal remporte donc en 1998 un nouveau titre de champion avec 78 points, alors que Manchester United finit sur la deuxième marche du podium à seulement un point. Arsenal récidive en 2002 avec cette fois-ci 87 points et seulement trois défaites et une série de 13 victoires consécutives de la 26ème à la 38ème journée, l’équipe monte en puissance. Mais la saison 2002-2003 n’est pas aussi bonne, Arsenal finit second derrière les Red Devils. Et à la fin de cette saison ils décident de faire un unique ajustement, ils recrutent un gardien de but : le mythique Jens Lehmann en provenance de Dortmund pour remplacer David Seaman.


Si la saison 2002-2003 se solde finalement par un résultat décevant au vu des ambitions clairement affichées de remporter le titre, le vétéran d’alors Martin Keown l’explique par le fait que Wenger leur a mis trop de pression, car déjà le coach voulait réaliser la saison parfaite et ne perdre aucun match. Alors en pleine pré-saison, l’alsacien lui aurait répondu qu’il les croyait capables de le faire, à condition de vraiment le vouloir. Un message prophétique quand on connaît la suite.


Cette pré-saison est donc marquée par ses ambitions renouvelées mais aussi par quelques ajustements. Lehmann arrive comme nous l’avons dit, mais également J. A. Reyes, ainsi que deux jeunes pousses destinées à un grand avenir, Cesc Fàbregas et Gaël Clichy. Si Arsenal ne fait pas de révolution, la concurrence met le paquet. Chelsea recrute pour 120 millions d’euros (une somme alors encore plus astronomique qu’aujourd’hui) pour se payer les services de Claude Makélélé, Verón, Duff, Crespo, Joe Cole et Mutu). Manchester United intègre quelques jeunes dont un en particulier qui excite tout le Royaume : Cristiano Ronaldo[4]. Cette saison s’annonce donc mouvementée, et on ne va pas être déçu.


Le premier match de la saison d’Arsenal les voit jouer contre Everton à domicile le 16 août 2003, dans le mythique Stade d’Highbury, ouvert en 1913. Le match commence mal, Sol Campbell est exclu dès la 25ème minute, mais le héros Thierry Henry enfile son costume et marque sur pénalty à la 35ème. Le score est confirmé ensuite par le frenchie Pirès en seconde période avant qu’Everton ne réduise la marque en fin de match, victoire 2-1. Victoire serrée qui ne dégage pas trop de sérénité non plus. La fin du mois d’août est plus sereine et convaincante après une victoire 0-4 à Middlesbrough, une autre 2-0 contre Aston Villa et une quatrième de rang contre Manchester City 1-2. Le premier accroc intervient début septembre avec un nul concédé à Highbury contre Portsmouth (1-1) mais tout le monde a alors en tête l’affrontement de la semaine suivante. Les gunners se déplacent de nouveau à Manchester pour affronter les Red Devils de Sir Alex Ferguson.

Ce match, dont on attendait beaucoup, car il voyait s’affronter les deux équipes qui se partageaient alors la couronne, a tenu toutes ses promesses. Il est considéré comme le point de bascule pour la saison d’Arsenal et a été rebaptisé « Battle of Old Trafford » pour retranscrire la tension présente alors sur la pelouse. Dans cette rencontre, Man U domine et Arsenal est sur le point de rompre à tout moment, mais ça tient … jusqu’à ce que la capitaine Patrick Viera voie rouge à dix minutes du terme. Dans le temps additionnel Ruud van Nistelrooy obtient un pénalty généreux et veut se faire justice lui-même. Il s’élance et envoie sa frappe sur la barre … Le match se termine sur un score nul et vierge mais sera vu plus tard comme annonciateur et prémonitoire, rien ne peut leur arriver. Le joueur d’Arsenal Pascal Cygan le confessait : « C’est ce qui nous a permis d’entrer dans cette folle aventure par la suite »[5].


Les matches suivants le prouveront, Newcastle (alors un très gros morceau), Liverpool et Chelsea, tous perdront face aux gunners. Cette série dantesque le confirme, cette saison n’est pas comme les autres. Et quand ils ne gagnent pas, ils font nul et repartent avec une journée d’invincibilité en plus. Le match retour contre United les voit une nouvelle fois vaciller mais le match se termine sur un bon vieux 1-1. Ils vacillent aussi contre Liverpool le 9 avril 2004. C’est un des matches les plus mythique de cette folle saison et le scénario de ce match le résume. Liverpool ouvre le score par l’intermédiaire de Sami Hyypiä à la 5ème minute sur corner. Nous sommes à la 31ème journée, et Arsenal est malmené et n’a jamais paru aussi proche de rompre. Mais le buteur vedette Thierry Henry égalise à la 31ème sur une superbe basse de Pirès. Les Reds ne se laissent pas faire et marquent à nouveau par l’intermédiaire de Michael Owen sur un délice de passe longue de Steven Gerrard peu après. A la mi-temps, Arsenal perd 2-1 à la maison. Thierry Henry le dira plus tard : « il y avait un sentiment étrange dans le stade ». Toujours est-il que la deuxième mi-temps va finalement résumer cette saison : le combat. Ils égalisent avec un but de Pirès dès le retour des vestiaires (49ème) et une minute plus tard Henry enfonce le clou (50ème) au terme d’un raid solitaire magnifique (à qui sera assimilé le premier but d’Anthony Martial sous les couleurs de Man U contre Liverpool), ça fait 3-2 ! Chaos debout, les Reds ne reviendront plus et Henry clôturera le match de la plus belle des manières avec un triplé à la 78ème minute[6].

La fin de saison est plus compliquée pour Arsenal, pas encore complétement assurés de remporter le titre, ils font face dans les dernières journées à une résistance plus rude de la part de leurs adversaires. Une résistance si bien symbolisée lors du match à Porstmouth comptant pour la 5ème journée. Ils vont, au cours de ce match défendre leur courte invincibilité d’alors et commencer à écrire une légende, amplifiée match après match mais surtout confirmer l’adage « rien ni personne ne pouvait les arrêter ». Et quand c’était trop compliqué comme ce jour-là ou comme face à Man United le destin posait tranquillement ses mains sur les épaules des gunners. Car, oui le 13 septembre 2003 ils ont eu un petit coup de pouce. Dans un match tendu, face à une solide équipe de Portsmouth ils n’arrivent pas à trouver la solution et sont menés 0-1. Robert Pirès tente de s’infiltrer dans la surface et s’effondre. Pénalty ! Au ralenti, on s’aperçoit que le français est tombé tout seul, ou qu’en tous les cas la faute est bien légère. Tancé dans la presse, il se défendra plus tard en affirmant de pas avoir simulé. Pénalty transformé par Henry[7], ce nul accroché dans la difficulté annonçait une saison riche et une invincibilité mise à rude épreuve.

Finalement le périple se termine à Highbury face à Leicester le 15 mai 2004 avec une victoire 2-1, un pénalty de Henry et un but du capitaine Viera plus tard. Arsenal accomplissait alors ce que personne ne pensait possible, pas même eux. Le titre déjà dans la poche, les derniers matchs de la saison dégageaient moins de sérénité, et ce jusqu’au dernier. Leicester est condamné, ils vont descendre à la fin de la saison et l’effectif est démobilisé. L’équipe alors entraînée par Micky Adams fait pâle figure et tout le monde imagine qu’Arsenal va confirmer facilement. Dès le début du match, les supporters et les joueurs comprennent que rien ne leur sera donné et que, comme souvent, ils vont devoir se battre. Le début de match est mauvais, ils semblent paralysés, tétanisés par un enjeu qui les dépasse. Dickov ouvre le score pour les Foxes à la 26ème minute, Arsenal est mené à la pause, tout le monde retient son souffle. Dans le vestiaire Wenger dit alors ces mots, qui passeront plus tard à la postérité : « Écoutez, nous avons déjà gagné le championnat, je veux désormais que vous deveniez immortels ». De retour sur la pelouse, les gunners semblent remobilisés et partent à l’abordage. Ashley Young obtient un pénalty dès le retour de la pause, converti par Henry qui marque-là son 30ème but de la saison. Plus tard, Viera, comme un symbole vient marquer à son tour sur un service de Dennis Bergkamp. Le stade explose au coup de sifflet final, ils viennent de marquer l’histoire et cette équipe portera désormais un nom, un privilège rare dans le football : les Invincibles[8].

Cette histoire fabuleuse, qui se termine donc après 38 matchs, 26 victoires et 12 nuls, personne n’y croyait, pas même les joueurs et pourtant. Cette saison marque encore de son empreinte les esprits, des supporters d’Arsenal bien évidemment, mais pas seulement. De tous les fans de foot anglais et peut-être même de foot tout court. Finir une saison sans perdre un seul match réside tout autant dans le talent que dans la réussite, car si les joueurs de Wenger étaient pétris de talent, ils ont pu bénéficier d’une bonne étoile. L’histoire de cette saison et son legs est à la croisée entre l’odyssée, faite d’épreuves et d’embûches et le mythe. Cette équipe légendaire a créé son propre mythe, un mythe qui depuis plus de 15 ans après fait encore parler de lui et restera, pour l’éternité, la fabuleuse épopée des Invincibles.


Les Invincibles devant le trophée de champion d'Angleterre, le 15 mai 2004




[1] « Sur les traces d’Arsène Wenger », L’Equipe Enquête, réalisé par A. Bodard et B. Chevalier, diffusé le 31/03/2016. [2] « Arsène Wenger, un coach so British”, Le Figaro, publié le 29/06/2012.

[3] « Charles Reep, le père du long ball », So Foot, publié le 27/12/2014.

[4] « Quand les Gunners d’Arsenal sont devenus les Invincibles », So Foot, publié le 14/02/2016.

[5] « Quand les Gunners d’Arsenal sont devenus les Invincibles », So Foot, publié le 14/02/2016.

[6] « Les légendes de Premier League : Thierry Henry », documentaire de la PL présenté sur la chaîne YouTube de CANAL + Sport, publié le 08/04/2020.

[7] « Les légendes de Premier League : Robert Pirès », documentaire de la PL présenté sur la chaîne YouTube de CANAL + Sport, publié le 16/04/2020.

[8] « Quand les Gunners d’Arsenal sont devenus les Invincibles », So Foot, publié le 14/02/2016.

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