Le FC Barcelone et l'identité catalane
- maelcornus
- 6 mars 2020
- 9 min de lecture
L’image est frappante, le Clásico entre le Real Madrid et le FC Barcelone initialement programmé le 26 octobre 2019 est déplacé au 18 décembre et marque une nouvelle fois l’invitation de l’agenda politique à celui du football. En effet, si la tenue du Clásico était encore incertaine en décembre il aura pu quand même se jouer et accoucher d’un 0-0 à la fois décevant mais soulageant en Espagne. Le match le plus attendu de la saison avait à l’origine été reporté en raison des manifestations et des troubles survenus en Catalogne courant octobre[1]. Cette nouvelle « crise » fait suite à la première, survenue cette fois-ci en septembre 2017 et dans ces deux cas le Barça s’est fait le reflet des remous observés dans la capitale catalane.
Crises catalanes
La nouvelle « crise » catalane qui empêche de jouer le Clásico du 26 octobre 2019 au Camp Nou à Barcelone prend sa source dans la crise précédente, celle initiée au mois de septembre 2017. En effet, c’est la décision de la Cour suprême espagnole à l’égard de dirigeants indépendantistes qui a plongé la Communauté autonome dans un climat de tensions et de violences. Ces dirigeants sont condamnés à des peines de prison lourdes pour les faits remontant au mois de septembre 2017, à savoir l’organisation le 1er octobre 2017 d’un référendum d’autodétermination illégal, et pour la proclamation le 27 d’une déclaration d’indépendance votée par le Parlement catalan. À titre d’exemple, Oriol Junqueras (ancien vice-président régional) a été condamné à une pleine de 13 ans de prison pour sédition et détournement de fonds publics. La décision rendue publique le lundi 14 octobre a immédiatement laissé place à des manifestations émaillées de violence en soirée[2].

Des manifestants indépendantistes à Barcelone, le vendredi 18 octobre 2019
En effet, au-delà de la crise politique – qui on peut s’en douter n’aurait pas provoqué le report d’un tel match – ce sont belles et bien les violences nocturnes qui ont poussé les autorités compétentes à déplacer le match tant attendu. En effet, face à ce que considèrent certains indépendantistes comme un manque de liberté, une partie du mouvement indépendantiste a eu recours à la violence et aux dégradations pour se faire entendre. Mais ce qui motive ces violences est une sorte d’accumulations de décisions vécues comme anti-démocratiques, en témoigne les marches nommées « marches de la liberté ». Encore aujourd’hui, il suffit de se déplacer dans la capitale catalane pour constater des graffitis « Llibertat » et des drapeaux indépendantistes pendus aux balcons et aux fenêtres. Les violences quant à elles visaient essentiellement du mobilier urbain et les forces de l’ordre. Ce durcissement est sans doute aussi la conséquence de l’impasse politique dans laquelle se trouve l’Espagne[3].
Si les violences ont donc sans doute provoqué le report du match, on peut aussi légitimement se poser la question suivante : si l’adversaire du jour n’avait pas été le Real Madrid, le match aurait-il été déplacé ? Si la question se pose, c’est que la crise catalane a vu les relations entre Madrid (symbolisant l’État espagnol) et Barcelone se tendre de manière significative, et ce, depuis 2010. En effet, c’est à cette date que remonte la première décision vue comme anti-démocratique : le rejet par le Tribunal Constitutionnel du statut d’autonomie de la Catalogne[4] et notamment le rejet de l’expression de « Nation » pour définir la Catalogne. S’en suivent des manifestations d’ampleur[5]. Cette opposition locale-nationale renforce une représentation importante en Espagne, le Réal Madrid incarnant le pouvoir central et la royauté[6]. Ainsi, au-delà de l’affrontement et de la rivalité sportive entre le Barça et la Casa Blanca, c’est bien l’affrontement politique qui attire notre attention et qui a sans doute compté au moment de prendre la décision de reporter le match.
Avant de détailler la relation entre le FC Barcelone et la Catalogne il faut cependant préciser un point, l’identité ou la culture catalane ne se réduit pas au nationalisme ou à l’indépendantisme, ces derniers ne sont qu’une expression de la défense ou de la promotion de ladite culture.
Le Barça et la culture catalane
Au XXe siècle, le sport s’est progressivement imposé comme un pilier des cultures occidentales, pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur les politiques publiques en faveur du développement du sport, que ça soit à des fins d’intégration ou pour véhiculer un certain nombre de valeurs associées. Pour s’en convaincre, on peut également se tourner vers la production toujours plus grande de produits dérivés, de la vente de maillots, de billets et de la fréquentation des stades. Le football de son côté est devenu une vraie économie et les réseaux sociaux comme la démocratisation des nouvelles technologies (pas si nouvelles pour ce qui est de la télévision) ont considérablement contribué à diffuser les cultures footballistiques.
Cette évolution, le football mondialisé, se confronte aussi à des résistances (entretenues ou non) qui mettent en scène des clubs se fondant sur une histoire propre, sur une culture propre ou se présentant comme « différent ». C’est là le sens de la devise du Barça, « més que un club » (plus qu’un club en français) qui définirait ce club comme ne relevant pas seulement du sport, que ce qu’il définirait ne se limiterait pas au football. Ce slogan est complètement assumé, on pourrait même penser que c’est une manifestation d’une certaine identité blaugrana (surnom du FC Barcelone). La phrase « Més que un club » date de 1968 et a été prononcée par le président du club d’alors, Narcis de Carreras, lors de son discours d’investiture.
« Le FC Barcelone est plus qu’un club de football, le FC Barcelone est plus qu’un endroit où se jouent des matches de football le dimanche. Au-delà de tout cela, c’est un esprit que nous avons tous à l’intérieur, ce sont des couleurs que nous aimons ».
Quand Carreras prononce ces mots, il souhaite affirmer le Barça comme défenseur du catalanisme. L’expression, d’abord passée inaperçue, est aujourd’hui présente partout, sur les maillots, dans les tribunes etc. Derrière cette devise, c’est l’affirmation de la différence et de la spécificité revendiquée par le Club, une différence nourrie par son lien profond avec la Catalogne mais pas seulement, ses accords avec l’UNICEF, l’UNESCO et la fondation FC Barcelone également[7].

Tribune du Camp Nou avec la devise "Més que un club"
Le Barça se revendiquant comme étant un club « à part », il entretient évidemment des liens particuliers avec la Catalogne, tout d’abord en défendant la langue catalane et la culture catalane au travers de symboles facilement identifiables. La devise précédemment citée est tout d’abord en catalan, comme le nom du stade principal et de toutes les installations qui lui sont liées (il ne faut pas oublier que le Barça est un club omnisports, qu’il possède une équipe de basketball, de handball, de futsal, et ce, chez les hommes, chez les femmes et dans les catégories de jeunes). Mais ce n’est pas la seule présence du catalan notable, avant chaque match à domicile retenti l’hymne du club, évidemment en catalan et qui reflète lui aussi assez bien le sens de la formule « més que un club ». Le Cant del Barça (Chant du Barça) a pour la première fois été chanté en 1974 pour les 75 ans du club[8] mais sa principale force c’est qu’il est particulièrement connu, et ce, au-delà de la gent blaugrana. Il est d’ailleurs inutile de préciser que peu de clubs ont un hymne officiel. L’hymne, comme la devise fait partie de ce que le club nomme l’identité Barça qui s’appuie également sur les couleurs blaugrana, sur l’écusson et sur des valeurs. Le dernier vecteur de la diffusion du catalan au travers du club, ce sont bien évidemment les supporters et les joueurs. Nombre de joueurs du FC Barcelone originaires de Catalogne n’hésitent pas à s’exprimer en catalan et les supporters ont pris pour habitude de réaliser des tifos (ce sont des animations créées par le public, créant ainsi des fresques dans les tribunes) aux couleurs du club, de la Catalogne ou encore avec des messages en catalan. Le FC Barcelone se construit aussi une identité particulière en se remémorant son passé et son histoire qu’il revendique fièrement, chose évidemment peu rare dans le football, encore plus au sein des clubs très titrés et anciens.

Tifo réalisé à l'occasion du Clásico de 2016, suite au décès de Johan Cruijf, ancien joueur et entraîneur du Barça
Le blason du FC Barcelone fait également apparaître fièrement le drapeau de la Catalogne dans l’angle droit, une constante depuis les années 1910, exceptée entre 1941 et les années 1960 où la Dictature franquiste aurait imposé la disparition du drapeau catalan et le remplacement du sigle FCB par CFB (plus conforme à ce que font les autres clubs espagnols)[9].

Évolution de l'écusson du FC Barcelone, de sa naissance à aujourd'hui
Cependant, il faut apporter une nuance importante à la présence massive du Catalan au sein du club. En effet, de manière générale la langue est très présente en Catalogne, des panneaux de signalisation aux cartes des restaurants en passant par l’école. En témoigne la nomination de l’autre club de Barcelone, l’Espanyol qui arbore lui aussi fièrement l’orthographe catalane (remplaçant ainsi la « ñ » par « ny »).
Toujours est-il que malgré cette nuance le FC Barcelone représente un ambassadeur de poids pour la culture catalane, ses couleurs, sa langue et parfois même son histoire.
Le FC Barcelone et l'indépendantisme
Comme nous l’avons vu en préambule, la question de l’indépendance de la Catalogne (très bien décrite par l’historien Benoît Pellistrandi dans Le labyrinthe catalan) a occupé une place capitale dans la politique espagnole ces dernières années. Le FC Barcelone représentant ce que nous avons déjà évoqué, il a été mêlé, de plusieurs manières à la question.
Tout d’abord, il faut souligner que le FC Barcelone n’est pas une entité homogène, si la voie du président du club, Josep Maria Bartomeu, affirme en octobre 2017 ne pas vouloir faire du Barça un « instrument manipulable par les intérêts politiques, d’où qu’ils viennent » ce n’est pas une opinion forcément partagée par tout le monde. De manière générale, l’indépendantisme divise au sein du club et au sein des fans. En effet, certains socios (le FC Barcelone, comme d’autres clubs en Espagne, possèdent des socios, ce sont des supporters qui peuvent élire le président du club) demandaient que le club s’investisse plus dans la cause indépendantiste, alors que d’autres refusaient fondamentalement la politisation du club[9]. Ainsi, le Barça se fait au final le reflet de la division intense qu’il y a en Espagne et en Catalogne sur la question. Entre sifflets à l’encontre du roi Felipe VI en tribune, ou tifos indépendantistes, ces faits n’émanent pas simplement des supporters. Le club avait notamment apporté son soutien au référendum d’autodétermination du 1eroctobre. Ces messages politiques dans l’enceinte des stades étant formellement interdits, le club se voit régulièrement rappelé à l’ordre par l’UEFA (Union of European Football Associations)[10].
La cause indépendantiste est en fait une cause qui divise depuis quelques années déjà le club. Pour schématiser, il y a plusieurs tendances, dont une proche du mouvement indépendantiste, qui était au pouvoir du FC Barcelone entre 2003 et 2010 sous la présidence de Joan Laporta. Cette tendance n’est toutefois plus au pouvoir mais ça n’a empêché le club de publier un communiqué qui affirmait ceci :
« Le FC Barcelone annonce adhérer au Pacte national pour le référendum, campagne d’adhésion pour obtenir le soutien des institutions, organisations, élus et citoyens, en Catalogne et au-dehors, afin d’organiser un référendum sur l’avenir politique de la Catalogne ».
Pour rappel l’UEFA avait aussi sanctionné le Barça pour la présence de drapeaux indépendantistes catalans dans le stade, ce qui avait déclenché la colère de certains supporters[11].

L'Estelada, le drapeau symbolisant les revendications d'indépendance, un habitué du Camp Nou
Finalement, on peut se poser deux questions : pourquoi le Barça se positionne ? Et pourquoi on lui demande de se positionner ? La réponse à la première est assez simple, le Barça est une institution démocratique où les socios peuvent élire le président, et celui-ci essaye de satisfaire son électorat avec une prise de position favorable à la tendance qu’il estime majoritaire au sein du club. Le problème, c’est que les intérêts du club (auxquels nous nous intéresserons dans un prochain post) ne correspondent pas forcément à cette position affichée. Deuxièmement, si on demande au club de se positionner, c’est qu’il s’est posé comme un ambassadeur et un représentant de la culture catalane, et comme représentant on lui demande assez logiquement sa position. Si d’ailleurs le lien entre nationalisme catalan et Barça fonctionne si bien c’est que le Barça s’est fait le défenseur, le promoteur de la culture catalane (au travers de la langue notamment) et que le nationalisme catalan est essentiellement culturel et en premier lieu linguistique[12].
Cependant, la position affichée par le club ne reflète pas les actions internes du club qui au lieu de s’appuyer sur son héritage (formation locale avec la Masía notamment) et son histoire préfère céder aux sirènes venues d’Asie et du Moyen-Orient et notamment du Qatar. L’objectif étant de diffuser la marque Barça à l’international avec des projets pharaoniques qui risquent à terme pour certains supporters et acteurs du club d’une tendance plus « catalane » et attachée au més que un club de dénaturer ce club, qui il est vrai pourrait ne plus rien avoir de spécial. Un épisode clé avait marqué ce changement de politique, l’apparition du premier sponsor maillot « Qatar Foundation », en lieu et place d’UNICEF qui ne payait rien pour apparaître sur un des maillots les plus connus de la planète. Cet avenir du Barça nous en discuterons dans un prochain post « Le Barça à la croisée des chemins ».
[1] « Pourquoi la Catalogne connaît des manifestations massives », Le Monde, publié le 18/10/2019.
[2] « Le Clasico Barça-Real reporté en raison des violences en Catalogne », L’Equipe, publié le 18/10/2019.
[3] « En Catalogne, une partie du mouvement indépendantiste se radicalise », Le Monde, publié le 17/10/2019.
[4] L’Espagne est un pays fédéral, décentralisé, qui compte 17 communautés autonomes, des régions qui bénéficient d’une relative autonomie, décidée par des Statuts. [5] Pellistrandi Benoît, Le labyrinthe catalan, Paris, Desclée de Brouwer, 2019. [6] « Une autre histoire du Réal Madrid », Médiapart, publié le 15/03/2019.
[7] « Il y a 45 ans « Més que un club », FC Barcelone, publié le 18/01/2013.
[8] « L’hymne », FC Barcelone.
[9] « L’écusson », FC Barcelone.
[9] « Crise en Catalogne : le FC Barcelone refuse d’être ‘un instrument manipulable’ », France 24, publié le 21/10/2017. [10] « Fan du Barça depuis toujours, il ne supporte plus la ‘propagande indépendantiste’ du club », France 24, publié le 15/09/2017. [11] « Le Barça en faveur de l’indépendance de la Catalogne », L’Equipe, publié le 06/05/2017.
[12] Carrera Judit, « La culture catalane », Pôle Sud, 2014/1, n° 40, pp. 121-135.




Commentaires