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Le football français doit changer !

  • maelcornus
  • 15 avr. 2020
  • 18 min de lecture

Ceux qui suivent le football depuis maintenant quelques années s’accorderont sur un point : il a profondément changé depuis plus de 20 ans. En effet, il est devenu de plus en plus lié (pour le meilleur et parfois pour le pire) à l’application sportive de l’économie libérale. L’exemple du FC Barcelone traité il y a plus d’une semaine en atteste clairement. Il ne faut pas voir dans cette évolution des dernières années une révolution, mais simplement une accélération d’un processus entamé depuis bien plus longtemps. Toujours est-il qu’un événement particulier est à l’origine de cette accélération et du football actuel. Cet événement relativement peu connu, c’est l’arrêt Bosman.


De l'influence de l'arrêt Bosman


Le 15 décembre 1995 en Belgique une décision de justice change la donne, à la fois pour les joueurs mais aussi et surtout pour les clubs. Dans un article du Monde, on pouvait ainsi lire : « L’arrêt Bosman joue un rôle d’accélérateur de la mondialisation des transferts et de l’explosion des indemnités »[1]. Se pose alors la question suivante : comment une décision de justice prise au sein d’un tribunal de Liège a-t-elle pu avoir de telles conséquences ?


Rappelons d’abord un peu l’histoire, Jean-Marc Bosman est un joueur de football belge qui évolue au sein du modeste club du RFC de Liège pour un salaire mensuel de 3.000 euros (120.000 Francs belges). En 1990 il arrive en fin de contrat, dans le système actuel il pourrait partir de son club sans que personne, ni lui ni le club suivant ne débourse quelques indemnités que ce soit. Face à cette fin de contrat le club lui propose une prolongation de contrat de quatre ans, accompagnée d’une baisse de salaire, évident. Le joueur refuse et entre en contact avec le club de l’US Dunkerque, au départ les deux clubs s’entendent sur un prêt payant (le joueur en appartenant toujours au club de départ évoluera sous les couleurs de l’équipe d’accueil, et ce en échange d’une somme d’argent et le cas échéant d’un partage du salaire du joueur) avec une option d’achat (fixée au moment de l’accord, elle peut être levée ou refusée à la fin de la durée du prêt). Finalement, le club de Liège refuse. Bosman se retrouve donc sans club, exclu de toutes les compétitions, il décide alors de saisir le tribunal de première instance de Liège. Il demande que le système de transfert en vigueur soit suspendu, en effet, à ce moment-là un joueur en fin de contrat devait demander une autorisation de départ, contre indemnités.



De cette requête judiciaire, plusieurs évolutions notables verront le jour. Mais en ce qui concerne Bosman, l’affaire connaît finalement son dénouement en décembre 1995 avec l’arrêt Bosman, une jurisprudence permettant aux joueurs en fin de contrat d’être définitivement libres de s’engager où ils veulent, sans aucune contrepartie. Une autre décision vient s’ajouter, la fin du système de quotas de joueurs étrangers dans les effectifs des clubs évoluant dans des pays de l’Union européenne. En effet, jusque-là les effectifs devaient se limiter à un certain nombre de joueurs étrangers (c’est toujours le cas dans certains championnats aujourd’hui, comme la Chine par exemple qui limite le nombre de joueurs étrangers à trois par effectif) ce n’est désormais plus le cas. En fait cette loi découle tout simplement de la construction européenne et met fin à ce que l’on a appelé « l’exception sportive », désormais les footballeurs sont considérés comme des travailleurs comme les autres, ils peuvent circuler librement dans toute l’Union européenne. Les conséquences seront énormes[2].


Les conséquences sont celles de la libéralisation de l’économie dans l’espace européen, en effet à la lecture de l’arrêt si l’on se doute qu’il s’applique au football, le milieu n’est plus considéré comme une exception mais comme un secteur économique comme les autres : « Libre-circulation des travailleurs – Règles de concurrence applicables aux entreprises »[3]. La libre circulation des joueurs sans considérations de nationalités et la libre concurrence vont d’abord avoir pour conséquence d’affaiblir considérablement les clubs issus de championnats de seconde zone. A titre d’exemple, l’Ajax Amsterdam gagne sa quatrième Ligue des Champions en 1995 (la dernière année avant l’arrêt Bosman), ce sera sa dernière. C’est aussi l’avant-dernier club à la remporter en étant issu d’un championnat qui ne fait pas partie des cinq plus gros championnats européens (à savoir le championnat anglais, espagnol, allemand, italien et français).

Les finales de la Ligue des Champions de l'UEFA depuis l'arrêt Bosman


C’est la première conséquence de l’arrêt Bosman sur un plan purement sportif, les vainqueurs de la Ligue des Champions proviennent presque exclusivement des cinq grands championnats (et même des quatre, en excluant la France). Ce nouveau système favorise les équipes qui évoluent dans ces championnats, le Real Madrid passe de 6 victoires avant 1995 à 13 en seulement un peu plus de 20 ans ou encore le FC Barcelone de 1 à 5. Cette analyse basée sur les victoires a tout de même ses limites, rappelons-nous tout de même des formidables équipes qui ont gagné ces compétitions, tout ne peut être analysé par des chiffres. Cependant, ces équipes sont depuis 1995 beaucoup plus fortes qu’avant, étant donné qu’elles ne se limitent plus aux joueurs formés au pays ni aux joueurs provenant du même pays. Certains clubs ont ainsi dû changer de modèle, c’est notamment le cas de l’Ajax Amsterdam, qui avant pouvait garder ses meilleurs joueurs (souvent formés au pays, et donc néerlandais) et expliquait qu’une même génération dorée pouvait gagner trois Ligue des Champions d’affilée dans les années 1970 (de 1970-1971 à 1972-1973) et qui dès 1995 puis 1996 après sa victoire contre l’AC Milan et sa finale perdue contre la Juventus perdait Edgar Davids, Michel Reiziger et Clarence Seedorf entre autres. Un exode qui se continuait jusqu’à la fin des années 1990 avec les départs de Patrick Kluivert, Marc Overmars, Edwin van der Sar, Frank et Ronald de Boer ainsi que l’entraineur, Louis van Gaal. L’Ajax Amsterdam forme aujourd’hui des joueurs talentueux mais ne peut les conserver en raison de la forte concurrence des championnats plus populaires et au niveau supérieur. L’Eredivisie (le championnat néerlandais) étant peu attirant et ayant un niveau médian, les joueurs préfèrent partir dans des championnats plus populaires. Problème, le club est devenu dépendant de ces départs, pour fonctionner il doit vendre des joueurs qu’il a lui-même formé alors que dans le même temps ces derniers veulent partir se frotter à la Premier League anglaise ou à la Liga espagnole. Ainsi, plusieurs clubs européens de championnats de seconde zone sont devenus non plus de formidables adversaires sur la scène européennes mais des clubs se basant uniquement sur la qualité de leur formation pour fonctionner. C’est le cas entre autres des clubs portugais avec en tête de FC Porto, le SL Benfica et le Sporting ainsi que le Dinamo Zagreb en Croatie.


Cette influence au niveau sportif se voit très clairement, alors que depuis 1995-1996 les vainqueurs viennent de seulement cinq pays différents (Espagne, Angleterre, Italie, Allemagne et Portugal) avec les mêmes équipes, la période précédente était marquée par plus de diversité. Les finalistes de la Ligue des champions se divisaient ainsi :


Provenance des finalistes de la Ligue des Champions (avant 1992 de la Coupe des Clubs Champions)


Près d’un quart des finalistes de 1956 à 1995 venaient d’Italie et ce par l’intermédiaire de six clubs différents (AC Milan, ACF Fiorentina, Inter Milan, Juventus, AS Rome et Sampdoria) et près de 11% venaient à la fois Belgique (Club Bruges finaliste en 1978), de Grèce (Panathinaïkos finaliste en 1971), de Suède (Malmö FF finaliste en 1979), d’Ecosse (Celtic Glasgow, vainqueur en 1967, finaliste en 1970), de Roumanie (Steaua Bucarest, vainqueur en 1986, finaliste en 1989) et de Yougoslavie (Partizan Belgrade, finaliste en 1966 et Etoile Rouge de Belgrade vainqueur en 1991). Les finalistes venaient de 13 pays différents, représentés par 34 équipes différentes.


Diversité des finalistes de la Ligue des champions avant l'arrêt Bosman


A titre de comparaison, sur la période 1996-2019 on compte seulement six pays représentés par 17 clubs, soit un peu de la moitié que sur la période précédente. Certes si la période est plus courte on peut tenter de calculer un « taux de reproduction » sur les deux périodes. Depuis la saison 1995-1996 il y a eu 24 éditions de la Ligue des Champions, divisons alors le nombre d’éditions par le nombre de participants : 24 ÷ 17, ce qui nous fait : 1,41. Si l’on reproduit l’opération pour la période précédente, il y a eu 40 éditions pour 34 participants, ce qui nous fait un « taux de reproduction » plus faible puisqu’il s’élève à 1,17.


Sans passer par les mathématiques et sans aller jusqu’aux finales de la Ligue des Champions l’impression générale vient confirmer ce que l’on a essayé de démontrer, la « plus grande des compétitions » est devenue l’apanage d’un cartel de club. On emploie le terme de cartel à dessin, en effet, en économie ce terme définit « une forme particulière de capitalisme de connivence où des acteurs économiques [ici footballistiques, en occurrences les plus gros clubs] s’entendent en dehors des règles de marché pour tirer un avantage indu »[4]. Cette « connivence » s’observe notamment depuis quelques années au grand jour avec le projet d’une compétition européenne qui ne serait désormais plus organisée par l’UEFA (trop de règles sans doute) mais par les plus gros clubs eux-mêmes. Nous reviendrons sans doute un jour sur ce projet, mais cela montre bien qu’aujourd’hui il y a volonté de construire un entre-soi entre les plus gros clubs et d’éviter les fâcheuses épopées de clubs venant de championnats mineurs comme ce fut le cas l’année dernière avec l’Ajax Amsterdam.

Si l’arrêt Bosman a permis cette concentration des trophées européens dans les mains des plus gros clubs, il a également fait exploser la présence de joueurs étrangers dans les équipes. De fait, la concurrence entre les clubs s’est accentuée, en effet, c’est mécanique, plus de joueurs de très haut niveau sont disponibles, mais pour un nombre d’équipe qui n’a pas franchement bougé. La conséquence de cette concurrence plus rude et étroite est d’une part l’envol des prix des transferts (que nous avons pu observer avec le cas du FC Barcelone) mais aussi l’envol des salaires. Raffaele Pioli du CIES (Centre international d’étude du sport) analysait la situation ainsi : « La conjonction de deux facteurs, juridique et économique, amène une concentration de talents et des inégalités de plus en plus fortes »[5]. Car pour financer cette inflation généralisée, les fédérations, les ligues et les acteurs du football de manière générale peuvent compter sur l’entrée au même moment (dans les années 1990) de l’ouverture des droits TV aux chaînes privées et payantes. Ainsi, ces chaînes qui de par leur mode de financement ont plus d’argent à mettre sur la table, payent très cher la retransmission des matches, raflent la mise et promettent par la même occasion de nouvelles liquidités aux plus grands championnats. On considère aujourd’hui que pour la plupart des plus gros championnats la source la plus importante de revenus ce n’est plus la billetterie du jour de match (à la différence de championnats aujourd’hui mineurs comme la Scottish Premier League) mais bien les revenus liés à la diffusion des matches, au niveau national et européen pour ceux qui participent aux compétitions européennes.

Ces nouvelles liquidités et l’évolution de la législation ont donc permis de faire rentrer le football dans une nouvelle aire, où il n’est plus considéré comme « juste du sport » mais comme un secteur d’activité comme les autres, où les clubs se transforment en entreprises et où ils doivent désormais respecter des règles budgétaires précises, en témoigne la mise en place par l’UEFA du Fair-play Financier en 2010. Désormais, les clubs ne peuvent pas (en théorie) dépenser plus d’argent qu’ils n’en génèrent. Entré en vigueur en 2014-2015, l’UEFA se réserve la possibilité d’exclure des compétitions qu’elle organise (Ligue des Champions et Ligue Europa) les clubs qui ne respectent pas ces règles. Si quand il a été mis en place Michel Platini alors président de l’UEFA, annonçait avoir un accord avec les clubs, aujourd’hui certains grincent des dents face aux sanctions[6]. Si à première vue cette mesure est une bonne chose, pour beaucoup de clubs c’est un coup dur, ils doivent chercher de nouvelles manières de se financer ou être plus dépendants des sources de financement provenant à la fois des droits TV et du marché des transferts. Le Fair-play Financier s’il était annoncé comme une mesure d’égalité, force est de constater qu’il a également augmenté les inégalités. Les plus gros clubs pouvant diversifier leurs sources de financement parce que attractifs, les plus petits clubs ne pouvant rivaliser sur le plan financier, ils ne peuvent plus rivaliser sur le plan sportif et sont contraints de vendre leurs meilleurs joueurs au prix fort aux clubs les plus riches. Ainsi, une gigantesque pyramide se construit et se consolide tous les jours sur le dos des clubs les plus exposés et les plus fragiles, qui sont souvent de très bons clubs formateurs, une sorte de darwinisme footballistique que l’on ne peut que déplorer.


Le marché des transferts et le « trading », un exemple français


Toutes ces évolutions, à la fois économiques et juridiques ont considérablement fait évoluer le football. Les effectifs sont de plus en plus internationaux et la libre circulation des travailleurs à accru la concurrence entre ces travailleurs mais aussi entre les structures pouvant les accueillir. Ainsi, en 1995 la part des joueurs étrangers dans les cinq grands championnats était de 14,7%, pour plus du double en 2000 (35,6%). Les clubs les plus riches ont donc pu, en payant au prix fort, déréguler le marché des transferts et se procurer les meilleurs joueurs de la planète. Ces excès tiennent selon l’avocat de Jean-Marc Bosman, Luc Misson, au fait que la Cour de Justice n’a posé aucune règle de concurrence et que les autorités européennes ne se sont jamais penchées sur ce problème. Il ajoute qu’« il aurait fallu veiller à ce qu’il n’y ait pas d’abus de positions dominantes de la part de certains clubs ni des accords qui faussent la concurrence […] Il fallait que les autorités étatiques jouent un rôle. C’est en principe le cas dans tous les secteurs économiques. On ne peut pas laisser les entreprises faire entre elles ce qu’elles veulent. Dans le football, cela n’a pas été fait. Résultat, les clubs ont fait ce qui les arrangeait, et les plus gros sont arrivés à dominer un marché mondialisé à leur profit »[7]. Cela confirme l’analyse que l’on avait sur la « cartellisation » du football. On a voulu considérer le football comme un secteur économique comme les autres sans le doter des règles et des normes qui s’appliquent à minima aux autres secteurs. Résultat, le football connaît une mondialisation sauvage et où la jungle est la norme. Pire, le peu de règles ne sont pas respectées, et quand elles existent, les clubs sont devenus tellement puissants qu’ils peuvent s’organiser entre eux et formuler une réponse qui amènerait toujours plus de dérégulation.

Un des symboles de cette dérégulation et de l’absence quasi-totale de règles : le marché des transferts. Outre l’inflation des prix due à une concurrence de plus en plus forte sur un petit nombre de joueurs et la profondeur des effectifs et des joueurs sous contrat dans un même club, le marché des transferts est aussi le lieu où prolifèrent des parasites et une multitude d’intermédiaires qui viennent se greffer sur certaines transactions. A ce titre, la série de vidéos sur la gestion « folklorique » des clubs de Ligue 1 de Romain Molina sur YouTube éclairent les errements et le manque de professionnalisme criant de ces clubs, qui, pour la plupart ne sont pas dotés de cellules de recrutement. Pour compenser ils ont recours à des intermédiaires, des agents, qui si certains font le job, d’autres ne pensent qu’à se payer grassement au passage. Quand ce n’est pas le manque complet d’intérêt du président pour le football (Olivier Sadran à Toulouse qui est bien plus intéressé par le business) c’est le manque de professionnalisme qui agit (Amiens et Monaco entre autres) ou tout simplement les querelles au sein du club (Saint-Etienne).


Quand on demande aux clubs de rendre des comptes suite à une saison décevante, les dirigeants mettent souvent en avant le manque d’argent et de moyens pour espérer mieux faire. Une excuse que l’on nous sert régulièrement après une campagne européenne décevante, notamment en Ligue Europa. C’est vrai qu’une élimination contre un club belge, ukrainien et kazakhe s’explique sans doute par le manque de moyens … Si le manque de moyens est évident pour une partie du championnat, les budgets de Ligue 1, la première partie de tableau en tête, ont bien augmenté depuis dix ans, profitant notamment de l’augmentation des droits TV.


Evolution générale des budgets des clubs de Ligue 1 depuis 2008-2009


Si l’on s’intéresse à l’évolution moyenne des budgets de Ligue 1 entre la saison 2008-2009 et la saison 2019-2020 on s’aperçoit que le budget moyen est passé de 49,85 millions d’Euros à 105,6. Le budget moyen aurait donc doublé. Là se pose un problème mathématique, étant donné que la moyenne classique surreprésente les valeurs extrêmes (à la fois les très gros budgets comme ceux du Paris SG ainsi que les budgets beaucoup plus modestes), on peut privilégier la moyenne géométrique qui nuance ces valeurs extrêmes. Elle passe ainsi de 43,52 millions d’Euros à 66,57. Il y a donc toujours une progression mais est-elle homogène ? Pour s’apercevoir du problème qui se pose ici, on s’aperçoit que la médiane (valeur qui permet de couper l’ensemble des valeurs en deux parties égales), soit le budget qui compte autant de clubs qui en ont un supérieur ou inférieur. Le budget médian passe de 40,5 millions à 47,5, ce qui nous prouve bien que s’il y a une progression, elle est bien plus nette en première partie de classement qu’en deuxième.


Pour s’apercevoir de ces inégalités on peut diviser le classement en quatre parties (des quartiles : Q1, Q2, Q3 et Q4).


Evolution des budgets des clubs de Ligue 1 par quartiles depuis 2008-2009


Ainsi, le Q1 (le premier quart du championnat qui a le budget le plus élevé) passe d’un budget moyen de 92,6 millions à 279,4 entre 2008-2009 et 2019-2020. A noter que dans ce quartile le PSG est surreprésenté avec un budget qui représente à partir de 2013-2014 plus de 400 millions d’Euros.


On s’aperçoit que le Q2 augmente aussi, mais beaucoup moins vite, passant de 45 millions à 71, ce qui est tout de même une belle progression sur un temps si court. On est donc en mesure d’attendre une progression dans le jeu, dans les objectifs et d’en demander plus notamment sur la scène européenne. Pourtant depuis les clubs français offrent toujours un visage décevant en Europe. Car si les budgets des autres championnats ont sans doute également augmenté, cela n’explique pas de perdre à domicile contre des clubs chypriotes, ukrainiens etc. A moins que le budget n’explique pas tout, dans un sens comme dans l’autre, la régularité de la performance médiocre sur le plan européen (et surtout en Ligue Europa) est donc une anomalie, qu’elle que soit l’analyse que l’on peut faire.


Pour ce qui est de la deuxième partie de classement la plus lente progression s’explique notamment par la présence des clubs promus en Ligue 1 chaque année et qui ont donc un budget hybride entre un club de première division et un club de Ligue 2. Toujours est-il que ce graphique nous montre clairement que les inégalités budgétaires ont explosé depuis 2008-2009. La mondialisation du football s’est accéléré et a augmenté avec elle les inégalités, les clubs plus riches se sont renforcés et les clubs plus modestes, le sont peut-être moins en valeur mais en absolu ils se sont affaiblis. Une tendance que l’on peut très bien observer sur le marché des transferts. En ayant analysé les transferts de plus de 10 millions d’Euros en provenance d’un club de Ligue 1 on peut se rendre compte de deux choses. Les clubs vendent de plus en plus chers leurs joueurs, les transferts de plus de 10 millions d’Euros sont donc destinés soit aux clubs du haut de tableau soit aux clubs étrangers.


Ventes en relief de joueurs de plus de 10 millions d'Euros d'un club de Ligue 1 depuis 2003


Ce tableau des reliefs nous montre non seulement que les transferts de plus de 10 millions d’Euros sont de plus en plus courants mais aussi que les prix se sont envolés. Un premier pas est franchi en 2014-2015 avec la vente de James Rodríguez (AS Monaco) au Real Madrid pour 75 millions. La Ligue apparaît dès lors comme un vivier de jeunes talentueux pour alimenter les plus gros championnats. Si les transferts de plus de 10 millions d’Euros n’apparaissent pas en 2003-2004 on peut tout de même noter qu’ils sont plus fréquents.


Répartition des transferts de plus de 10 millions d'Euros depuis 1992


Ainsi, sur la totalité des transferts de plus de 10 millions d’Euros réalisés par un club français (le transfert peut également se faire en direction d’un autre club français) 16% de ces derniers se sont fait cette saison. Une part qui se maintient et qui est en constante augmentation. Quant à la période 1992-2003, soit plus de dix ans compte seulement 10% de ces transferts, dont le tout premier en 1992-1993 avec le départ de Jean-Pierre Papin de l’Olympique de Marseille pour l’AC Milan.


Reste une question importante, où partent ces joueurs contre des indemnités s’élevant à plus de 10 millions d’Euros. Comme nous pouvons le voir dans le graphique ci-dessous, le pays qui accueille le plus de joueurs est l’Angleterre dans 39% des cas. 27% de ces transferts sont des mouvements d’un joueur au sein du championnat de France. L’Espagne complète le podium avec 15%. On peut donc conclure que les transferts de plus de 10 millions d’Euros sont dans la plupart des cas destinés à l’étranger qui sont de très bons clients. La tendance récente est à l’achat compulsif de clubs anglais fortunés, de joueurs n’ayant que peu de saisons dans les jambes pour des sommes parfois très importantes. Un club français est aussi un très bon client, l’AS Monaco. Les monégasques, eux aussi très fortunés investissent en masse sur ce marché dans l’espoir de trouver de jeunes joueurs prometteurs, à les faire progresser et les revendre beaucoup plus chers à l’étranger. C’est ce que l’on appelle le trading.


Destinations des joueurs vendus pour plus de 10 millions d'Euros


Le trading s’est bien développé et est au cœur des projets « sportifs » pour ne pas dire économiques de nombreux clubs du championnat. Ainsi font figure d’exemples l’Olympique Lyonnais, l’AS Monaco ainsi que Lille. Le cas le plus « réussi » de trading en France a été réalisé en début de saison dernière avec la vente de Nicolas Pépé à Arsenal pour 80 millions d’Euros. Un joueur qu’avait acheté Lille à Angers pour 10 millions deux avant. Ainsi, les clubs français se spécialisent et un « chaîne alimentaire » s’est construite, on peut la schématiser ainsi :


Schématisation du trading de joueurs


Des clubs formateurs de l’hexagone forment des jeunes joueurs, des clubs de l’élite jouant les compétitions européennes les font progresser, les « valorisent » et les « visibilisent » avant de les revendre pour plusieurs fois la mise de départ. Ce système a créé de vrais liens entre clubs formateurs et clubs vendeurs. Cependant, les clubs de Ligue 1 vendeurs essayent toujours de former leurs joueurs afin de réduire les coups à la base. En fait le trading de joueurs a créé de nouvelles dépendances, à la fois pour les clubs formateurs qui voient dans ce système un moyen de trouver des liquidités, et pour les clubs formateurs un moyen de recruter pour peu cher des joueurs ayant déjà une petite expérience, dans l’optique de les revendre très cher.


Cependant, ce système est fragile. Les joueurs n’étant plus considérés comme de simples joueurs mais des « actifs », des transferts plus comme l’achat d’un joueur (sans doute trop dur à l’entendre dans sa forme la plus brute) mais comme un investissement. Il faut voir dans l’achat récent de jeunes joueurs par des clubs français plus huppés une recherche de profils pouvant être valorisés avec une belle plus-value à la clé.


Pourtant, le trading n’est pas légal selon les règles fixées par l’UEFA. En effet, après l’arrêt Bosman l’instance européenne avait décidé d’interdire les mouvements trop rapides, les joueurs de moins de 28 ans devaient rester au moins trois ans dans le même club avant de repartir. Les joueurs de plus de 28 ans devaient y rester au minimum deux ans. Ces règles ne sont aujourd’hui pas respectées et le trading se développe[8]. Ainsi, si les trois clubs que nous avons cités semblent être les maîtres en la matière, de nouveaux clubs boostés par l’arrivée de riches propriétaires veulent eux aussi se lancer dans le trading. C’est notamment le cas de Nice, de Bordeaux et dans une moindre mesure de l’Olympique de Marseille.

Ce sont désormais les stratégies économiques court-termistes qui prennent le pas sur les vrais projets sportifs, à cet égard la situation critique que traverse - un club pourtant mythique en France – Bordeaux témoigne de la volonté de faire du football une source de revenus, sans aucun respect pour les supporters ni le club lui-même. Pire, ces stratégies du « tout pour le fric » font négocier des clubs en manque de liquidité (ou simplement avides) avec des personnages peu scrupuleux, pour ne pas dire liés aux milieux criminels. A ce propos comment ne pas se rappeler du transfert entre Nantes et Cardiff et de la tragique mort d’Emiliano Sala que l’on peut imputer pour partie à son inconscient et abject président (Waldemar Kita est le président du FC Nantes depuis 2007) ainsi qu’à l’agent non moins fréquentable Willie McKay.


Pire, si cette stratégie vide de sens le football, les instances ne font rien pour endiguer ce qui est à la fois un système corrosif pour de nombreux clubs (qui ne sont dès lors plus indépendants financièrement) et une fuite des talents. Mieux, elles en font la promotion. Ainsi, il y a deux ans la Ligue de Football Professionnel nous annonçait qu’outre le « naming » du nom du championnat (pratique qui consiste à ajouter le nom d’une marque au nom de la compétition en question) devenant la Ligue 1 Conforama, un slogan lui était ajouté, « La ligue des talents »[9]. Une invitation discrète comme le nez au milieu de la figure aux plus grands clubs pour venir faire leurs courses en France. Or, outre de voir les footballeurs comme des marchandises, le problème du trading est qu’il met en situation de dépendance certains clubs, pire de conditionner leur modèle de développement et de les rendre donc dépendants. Mais comme dans toute chaîne, quand un maillon casse c’est l’ensemble de la chaîne qui se retrouve par terre. C’est ce qui pourrait et devrait se passer une fois le brexit acté dans le milieu du foot et ce qui va arriver avec les conséquences désastreuses du Covid-19 sur l’économie du monde du football. Les clubs seront moins confiants donc moins dépensiers et les clubs qui auront besoin de liquidité devront trouver des solutions pour combler les trous dans la trésorerie.


Nouveau slogan de la Ligue 1


Cette adaptation de la théorie du « ruissellement » au monde du football provoque dépendances aux grandes équipes, instabilité et accroissement des inégalités mais au lieu de contrer ces attaques au beautiful game, la Ligue de Football Professionnel (LFP) préfère criminaliser les supporters, qui après tout sont dans le vrai quand ils demandent d’être écoutés et considérés. Si l’on accepte que les clubs les plus modestes en Ligue 1 et Ligue 2 retrouvent leur indépendance financière et sortent de leurs stratégies à court terme visant uniquement la réussite financière, alors oui, le football français doit changer !



[1] « L’« arrêt Bosman », 20 ans d’excès dans le football », Le Monde, publié le 07/12/2015.

[2] « Il y a 20 ans, l’arrêt Bosman », So Foot, publié le 08/08/2010.

[3] « Arrêt de la cour, 15 décembre 1995 », EUR-Lex, droit de l’Union européenne, prononcé à Luxembourg le 15/12/1995.

[4] « Au fait, qu’est-ce qu’un cartel ? », Alternatives Economiques, publié le 06/05/2015.

[5] « L’« arrêt Bosman », 20 ans d’excès dans le football », Le Monde, publié le 07/12/2015.

[6] « L’UEFA adopte le fair-play financier », Le Monde, publié le 28/05/2010.

[7] « L’« arrêt Bosman », 20 ans d’excès dans le football », Le Monde, publié le 07/12/2015.

[8] « L’« arrêt Bosman », 20 ans d’excès dans le football », Le Monde, publié le 07/12/2015.

[9] « « La ligue des talents », nouveau slogan de la Ligue 1 », So Foot, publié le 31/07/2018.


Les chiffres des transferts ont été obtenus grâce au site web Transfermarkt.

Les chiffres des budgets des clubs sont disponibles sur L'Equipe.

Les tableaux, graphiques ont été réalisés par mes soins, ils peuvent donc éventuellement contenir des erreurs.

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