Le scandale Mediapro : entre crise structurelle et mauvaise gouvernance
- maelcornus
- 16 oct. 2020
- 19 min de lecture
En mai 2018 la Ligue de football professionnel (LFP) ainsi que de nombreux observateurs du football français se félicitaient de l’accord trouvé avec un nouveau diffuseur, Mediapro. En effet, l’appel d’offres traditionnel de la LFP avait été remporté par le groupe sino-espagnol et ce dernier allait débourser 814 millions d’euros par an pendant quatre ans pour diffuser 80% des matches de Ligue 1 et de Ligue 2. L’appel d’offres remporté par Mediapro devait attribuer les droits TV pour les saisons 2020-2024, et dépassait donc le milliard d’euros par an (1,153 milliards : les 80% de Mediapro, le reste ayant été déboursé par Canal +). Dans les couloirs de la Ligue le Directeur général Didier Quillot se félicitait et affirmait même ceci : « Le dossier est bon et le challenge est intéressant […] Mediapro vient en France pour s’imposer durablement et ils auront les moyens nécessaires » [1]. Mais l’engouement affiché en haut lieu est également partagé par une partie de la presse sportive, l’Equipe titrait à sa « Une » du 30 mai 2018 le « Big bang » et soulignait le « jackpot » qui « dépasse toutes les espérances et couronne la stratégie de la LFP » [2]. Or, ce succès masquait de nombreuses irrégularités et les signes d’alarmes avaient été nombreux, et profondément justifiés alors que Mediapro a décidé de ne pas payer son traitement d’octobre et affiche la volonté de vouloir renégocier le contrat signé en 2018.
Cet épisode qui assombrit le futur du football professionnel français nous invite à nous poser de nombreuses questions, dont les réponses sont inquiétantes, et qui remettent en cause les dirigeants comme leurs choix. Ainsi, comment expliquer que Mediapro ait pu acheter les droits TV d’un des plus grands championnats de football européens ? N’y avait-il pas moyen d’éviter cet épisode dangereux ? Et enfin cette crise majeure n’est-elle pas le symptôme d’une crise structurelle, à la fois des dirigeants comme de la politique générale qu’ils mènent depuis trop longtemps ?
Si ces interrogations nombreuses sont justifiées, on pourrait tout de même regretter qu’elles n’aient pas été menées avant la signature du contrat liant la Ligue de football professionnel et Mediapro en mai 2018. Pour y répondre il nous faudra dans un premier temps nous intéresser à la société de diffusion en elle-même et plus particulièrement à sa situation financière. Nous devrons ensuite nous intéresser à la LFP et à sa politique qui traduit une franche incompétence comme une cupidité à toute épreuve. Cet épisode nous incite également à nous pencher sur les dangers de la mono-économie et de la place trop importante que prend le financement par droits TV pour les budgets des clubs professionnels. Enfin, en guise de conclusion nous verrons que cet épisode traduit une crise structurelle et structurante du football français.

Une de l'Equipe du 30 mai 2018
Un scandale évitable : les garanties financières de Mediapro
Les appels d’offres pour déterminer quels seront les diffuseurs des championnats sportifs sont devenus des temps forts, à la fois pour les acteurs de la télévision (payante comme gratuite) comme pour les dépositaires et les organisateurs des compétitions. En effet, les enjeux sont croissants au fur et à mesure que les prix des droits augmentent, et ces derniers sont en constante augmentation. En ce qui concerne le football français, les compétitions professionnelles nationales sont organisées par la Ligue de football professionnel (LFP), elle est donc responsable de la vente des droits télévisés. Elle organise tous les quatre ans un appel d’offres où elle met en concurrence tous les acteurs du secteur. Celui qui propose le meilleur parti rafle la mise. Depuis toujours Canal + est un acteur très proche, il est le diffuseur le plus ancien et le plus présent, en témoigne la fameuse « affiche du dimanche soir ». Or, l’appel d’offres pour la période 2020-2024 est marqué par une énorme surprise, Canal + en jouant au poker menteur se manque, mais surtout un nouvel acteur presque inconnu en France rafle la quasi-totalité des droits : Mediapro. La société sino-espagnole devient donc propriétaire pour quatre ans de la très grande majorité des droits de la Ligue 1 et de la Ligue 2 en France. Le prix auquel elle a acheté ses droits, s’ils étaient espérés par la Ligue, ne trompent personne, et encore moins les spectateurs, cela fait cher. En effet, le prix des droits TV a augmenté de 60% par rapport au précédent appel d’offres (2016-2020) qui avait été remporté par Canal + et BeIn Sports pour une somme totale de 762,5 millions d’euros.
Si comme nous l’avons vu la Ligue s’est longuement félicitée d’un tel succès, espéré mais pour autant inconcevable, l’acteur gagnant interroge. Car si en France personne ou presque ne connaît Mediapro, ce n’est pas le cas à l’étranger, en particulier en Espagne et en Italie, mais pour des raisons différentes. C’est en Espagne et avec les droits du championnat de football professionnel que Mediapro a construit son succès, à la fois comme vendeuse de droits télévisés mais aussi comme boîte de production. En Italie, on s’en souvient pour des raisons nettement moins positives, sur lesquelles nous devons nous attarder. En 2018, la Ligue italienne de football professionnel procède elle aussi à son traditionnel appel d’offres. Mediapro la remporte en s’engageant à mettre sur la table 1,05 milliards d’euros. Si les présidents de la Juventus (Andrea Agnelli) et du Napoli (Aurelio De Laurentiis) affichent leur joie, la Ligue demande alors au groupe vainqueur des garanties bancaires, ce qu’il ne sera jamais en mesure de faire. L’accord est donc annulé, Mediapro ne deviendra pas propriétaire des droits de la Serie A italienne, et se rabat donc sur les droits de la Ligue 1 et de la Ligue 2 [3].
Mediapro rafle donc les droits de Ligue 1, en battant Canal + et BeIn sports, tendant par la même occasion les relations entre ces anciens diffuseurs et la Ligue. Pourtant, alors que l’accord vient d’être signé, quelques voies s’élèvent et s’inquiètent. Ce nouvel acteur peu connu en France vient d’être débouté d’un accord similaire en Italie. Des spécialistes se penchent donc sur le cas de cette société espagnole dirigée par Jaime Roures. Rapidement ils arrivent à la conclusion que la société en question pose un certain nombre de problème, le premier duquel étant son manque de liquidité. En effet, elle ne dispose que de 200 millions en banque. Une somme bien ridicule quand on la compare avec le montant négocié lors de l’appel d’offres. De son côté le journaliste de l’Equipe Etienne Moatti estime qu’un diffuseur doit posséder, à minima, dans ses caisses la somme qui correspond à la première année du contrat, soit 814 millions dans le cas présent [4].
Pour autant, la société Joye Media (la maison-mère de Mediapro) possède de riches investisseurs à son capital, dont l’actionnaire majoritaire : Kunshan Technology Investment qui fait partie du groupe China’s Orient Hontai Capital. En effet, ce groupe détient 53% du capital de Mediapro, mais il n’a pour le moment pas investi. Mieux il a acheté ses parts en s’endettant et doit rembourser une somme de près de 920 millions d’euros. Quand la LFP négocie elle se contente de demander une garantie d’actionnaire, et ne demande pas de garanties bancaires, à la différence des italiens [5]. C’est aussi sur cet actionnaire que compte la Ligue pour que les droits soient payés, mais aucune garantie existe.
N’ayant donc pas de fonds propre, ou pas en quantité suffisante, la stratégie de Mediapro commence à émerger. S’ils ont en effet remporté l’appel d’offres il souhaitaient aussi revendre une partie des droits télévisés à d’autres diffuseurs déjà implantés comme Canal, BeIn Sports ou RMC. Ils comptaient aussi sur la vente massive d’abonnements pour combler les trous. A ce sujet, Jaime Roures avait annoncé qu’ils devaient vendre trois millions d’abonnements pour se trouver à l’équilibre, un objectif intenable au regard du marché des chaînes sportives payantes. Et c’est là un autre problème, proposer de diffuser en presque intégralité et exclusivité la Ligue 1 et la Ligue 2 pour 25,90 euros par mois est tout simplement suicidaire. La Ligue 1 est un marché de niche, un marché restreint. D’autant que l’offre de Mediapro se limitait au football français, sans rien d’autre. Les autres chaînes déjà installées, sans forcément proposer du football français restaient bien plus intéressantes et attractives en proposant du football anglais (Canal, RMC), les compétitions européennes (RMC, BeIn), ou d’autres championnats étrangers plus réputés (surtout BeIn). Finalement, sur les trois millions d’abonnements espérés, on estime que la chaîne Téléfoot de Mediapro compte seulement 400.000 abonnés, on est loin du compte donc [6].
Les premiers à comprendre que les objectifs sont loin d’être atteints c’est bien Mediapro, c’est donc la raison pour laquelle ils ont arrêté de payer. Ils auront donc seulement payé le premier traitement, et n’auront même pas payé le deuxième prévu pour le 6 octobre et qui s’élevait à 172 millions. Mais après avoir présenté ce tableau peu reluisant du groupe sino-espagnol nous avons du mal à comprendre comment la Ligue a pu accepter un tel accord, sachant que les garanties étaient faibles voire absentes et que des acteurs du football s’étaient prononcés et avaient témoigné de leurs inquiétudes. L’UEFA (Union des associations européennes de football) avait par exemple statué en faveur de BeIn pour l’attribution des droits, quand l’agence de notation Moody’s déclassait Joye Media, pointant son manque de liquidité et les prêts qu’elle devait déjà rembourser, notamment en 2025. Y compris en France, Nasser al-Khelaïfi, le président du Paris Saint-Germain, avait mis en garde, lui qui connait très bien le monde des droits TV [7].
L'aveuglement de la Ligue de football professionnel : toujours plus d'argent
Les suiveurs du football français le savent bien assez, le principal argument pour expliquer le faible niveau (de spectacle) en Ligue 1 comme les performances plus que mitigées sur la scène européenne est d’ordre financier. Les clubs français n’auraient pas assez d’argent pour rivaliser avec leurs rivaux européens. Si cet argument ne fait pas de doute quand on compare les finances des clubs français à celles des clubs anglais ou des plus gros clubs européens, l’utiliser quand on affronte des clubs venant de toute l’Europe de l’Est ou des clubs plus modestes relève d’une stratégie globale de dilution des responsabilités. En effet, que l’on se situe au niveau de la Ligue comme des clubs, sans oublier la Fédération français de football (FFF), la gestion est tout bonnement catastrophique, mêlant scandales sexuels [8], conflits d’intérêts généralisés et manque de professionnalisme.
Des divisions importantes et problématiques
Comme souvent, ce sont les crises qui rendent visibles un certain nombre de dysfonctionnements. La crise du Covid-19 fait bien évidemment partie de ces moments. En France, et à la différence de tous les grands championnats majeurs, la décision est prise rapidement : les compétitions ne reprendront pas, les classements sont gelés, le Paris SG fini champion, les relégations sont fixées, comme les montées, ainsi que le champion de Ligue 2. Mais ce n’est pas la problématique sportive qui préoccupe, Canal et BeIn refusent de payer les derniers traitements des droits TV dans la mesure où les compétitions n’ont plus lieu, déjà bien échaudés par la perte des droits pour 2020-2024. On estime alors que la perte sera pour la Ligue et les clubs professionnels de près de 200 millions. L’Etat vole au secours du foot français, un prêt garanti par l’Etat (PGE) de 240 millions d’euros est souscris par la LFP, il pourra compenser les pertes dues au retrait des diffuseurs. Se pose donc la question du remboursement de ce prêt mais pas de panique, c’est une chance que la Ligue ait négocié un juteux contrat de droits TV. Le prêt sera remboursé avec le contrat négocié avec Mediapro. Pas d’inquiétude, malgré le fait que toujours aucune garantie n’ait été obtenue, ni même demandée [9].
Mais la crise ne révèle pas seulement la grande dépendance du football français aux droits télévisés (ce sur quoi nous reviendrons et qui n’est pas une spécificité française), elle révèle également que le football français est mal dirigé. Avec le confinement, les présidents de clubs organisent des réunions par visioconférence, et alors que les projets pour limiter les conséquences économiques de la crise émergent, c’est avant tout la panique qui domine quand ce ne sont pas les insultes qui fusent. Tout le monde se rappellera notamment de la passe d’armes entre Jacques-Henri Eyraud (président de l’Olympique de Marseille) et Bertrand Desplat (président de l’En Avant Guingamp) à coup de « je vais te casser la gueule ». Ce qui domine, au-delà de la panique c’est la défense des intérêts personnels, chacun défendant son bout de viande et aucune stratégie commune n’est trouvée. Ambiance à la LFP ! Finalement, c’est Noël Le Graët (président de la FFF) qui imposera l’idée du PGE pour calmer les ardeurs de tout ce petit monde.
Mais les divisions ont la peau dure et elles se sont bien faites entendre le mois dernier lors de l’élection du nouveau président de la Ligue. Si Vincent Labrune (ancien président de l’Olympique de Marseille) a été élu, il est fort à parier que les tensions et les divisions ne diminuent pas de suite. En effet, trois candidats voulaient succéder à Nathalie Boy de la Tour à la présidence de la LFP et l’enjeu pour la plupart des dirigeants était de faire partir le directeur général Didier Quillot. Le premier candidat était François Morinière, alors soutenu par Nasser al-Khelaïfi et Jean-Michel Aulas (président de l’Olympique Lyonnais). Le deuxième était Michel Denisot, soutenu d’abord par M. Le Graët (président de la FFF) puis par les deux premiers présidents cités après le retrait de M. Morinière. Enfin, le dernier candidat et futur vainqueur était M. Labrune, soutenu par M. Kita (président du FC Nantes), M. Fery (président du FC Lorient) et M. Caïazzo (co-président de l’AS Saint-Etienne). Les votes ont été dictés par deux paramètres : sanctionner les soutiens de M. Denisot et en particulier M. Le Graët et favoriser un candidat certes très habile mais aussi très bon organisateur de soirées. A l’issue de l’élection M. Quillot est débarqué (alors qu’il avait soutenu M. Labrune) et pourra bénéficier d’un joli chèque (près de 1,5 millions en tout) [10]. Pour autant les divisions cessent quand il s’agit de mettre en avant les manques d’argent, car ils imposent peu à peu dans la presse (on saluera le répertoire de M. Quillot) l’idée que les clubs français sont au bord de la faillite à cause du Covid-19.
Le Covid-19 seul responsable de la santé économique des clubs ?
Nous l’avons déjà évoqué, la crise sanitaire provoque l’arrêt puis l’abandon de la fin du championnat ce qui provoque un manque à gagner pour les clubs, notamment avec le non-versement des droits TV. Pour palier ce manque, la LFP contracte un prêt garanti par l’Etat de 240 millions d’euros. Mais si l’on se fie aux discours alarmistes des dirigeants du football français ce prêt ne serait pas suffisant. Examinons alors les analyses et les prévisions de la DNCG (Direction nationale du contrôle de gestion) qui examine les comptes des clubs professionnels de football et qui dépend de la LFP.
Le cabinet d’audit financier Ernst & Young arrive à la conclusion que les clubs professionnels français sont soumis à une perte de 650 millions d’euros, un discours bien relayé par les acteurs du secteur et très présent dans la presse. Le syndicat des clubs professionnels de Ligue 1 Première Ligue présidé par M. Caïazzo demande que d’autres mesures soient prises pour les aider, mais qu’en est-il vraiment ? Dans un interview accordée à l’Equipe, le patron de la DNCG nous concède que le tableau n’est pas si alarmiste, bien au contraire. Il nous dit que les clubs de Ligue 1 ont connu une perte de 289 millions sur la saison 2019-2020, mais qu’ils projetaient avant le crise sanitaire une perte de 116 millions, donc que le coût de la crise était « seulement » de 173 millions d’euros. Mais ce coût est du au fait que les clubs n’ont pas pu réaliser de transferts pendant le mois de juin 2020, aucun rapport avec la crise donc. En fait, les clubs de Ligue 1 avaient prévu de vendre des joueurs pour 963 millions d’euros, or sur cette somme hypothétique ils n’ont vendu « que » pour 773 millions. Il conclut en disant que l’impact de la crise a été sur le plan financier positif de 17 millions d’euros. Nous sommes donc bien loin de l’alarmisme affiché dans la presse.
Ce bilan positif est dû à un autre mécanisme d’aide de l’Etat pendant la crise. Outre le prêt garanti par l’Etat, ils ont été exemptés de verser les charges patronales sur les salaires qu’ils payent. Or, le premier poste de dépense d’un club de football professionnel est le salaire des joueurs, et que 28% de ces sommes partent en charges patronales, les clubs de Ligue ont pu économiser 186 millions d’euros de charges patronales en quatre mois. On ne comprend donc pas très bien les nouvelles demandes du syndicat Première Ligue qui n’est décidément pas avare en bonnes idées. Ils veulent notamment faire évoluer la législation sur les droits d’image. Il convient donc de faire une petite précision sur la manière dont les joueurs sont payés. Les joueurs sont payés de deux manières, tout d’abord un salaire sous sa forme classique, soumis à un impôt et à la législation classique, puis à une petite part de droits d’images qui ne sont pas soumis à la même législation et souvent versés sur des comptes dans des paradis fiscaux. Le syndicat Première Ligue voudrait donc pouvoir rémunérer les joueurs à hauteur de 30% en droits d’image, en économisant ainsi des charges patronales.

Composition schématique du salaire d'un joueur professionnel
La cupidité des dirigeants français ne se limite pas à ces propositions et cet alarmisme économique, qui n’est en tous cas en rien lié à la crise du Covid-19, mais qui est surtout lié à leurs pratiques qui sont bien souvent loin d’être professionnelles et relève bien souvent de l’amateurisme, quand cela ne relève pas de la magouille pure et simple. Si l’on reprend l’interview du patron de la DNCG il nous affirmait ceci : « La DNCG travaille à partir des chiffres communiqués par les clubs et attestés par leurs commissaires aux comptes, pour la L1 et avant la prise en compte de l’aide exceptionnelle de la LFP d’environ 200 millions, les pertes de revenus auraient été de l’ordre de 400 millions, je ne commente pas les chiffres de cette étude, mais ils ne correspondent pas à ceux que les clubs nous ont présenté, ni pour la saison 2019-2010, si pour les projections 2021 ». Si l’on résume, les clubs de Ligue 1 perdent de l’argent tous les ans, des pertes qu’ils doivent compenser par des ventes massives sur le marché des transferts, et ils ne fournissent pas les bons chiffres à l’organisation de contrôle des comptes de la Ligue de football professionnel.
La stratégie qui vise à trouver des fonds un peut partout n’est pas nouvelle, les clubs professionnels veulent diversifier et augmenter leurs revenus. Tout d’abord les clubs se penchent depuis des années sur la trading de joueurs, une pratique qui consiste dans la valorisation des jeunes joueurs à fort potentiel. Un club achète un jeune joueur prometteur, le fait progresser dans un championnat qui se considère comme l’antichambre des très gros championnats anglais, espagnol, allemand et italien puis le vend en comptant sur une plus value. Le trading de joueur est au cœur des projets « sportifs » de nombreux clubs de Ligue 1 comme Lyon, Nice, Lille et bien d’autres. Pour valoriser ces joueurs tous les moyens sont bons, comme l’appellation de « Ligue des talents » pour la Ligue 1. Mais pour varier les financements au-delà du marché des joueurs et des droits TV les clubs ont recours au sponsoring, au naming (qui consiste à donner le nom d’une marque à un stade, une compétition, etc) ou à la recherche d’actionnaires minoritaires. On peut donc estimer que c’est bel et bien cette recherche systématique et intéressée de nouveau financements toujours plus importants qui a motivé la Ligue comme les clubs à accepter l’offre démesurée de Mediapro, sans prendre des précisons d’usage lors d’opérations financières d’une telle importance. En ce sens on pourrait en effet bien parler d’aveuglement dans la mesure où qui voulait savait que Mediapro serait dans l’incapacité de payer, et ce rapidement, à moins de compter sur un financement en capitaux de son actionnaire majoritaire chinois. Mais la situation dans laquelle se retrouve le football professionnel français nous invite à nous interroger sur la place des droits TV dans le financement des clubs et dans leur mutation récente qui prennent à la gorge à la fois les clubs quand cela ne se passe pas correctement mais également les supporters et spectateurs.
Les dangers de la "bulle explosive" [11] des droits TV
Les droits TV sont en constante augmentation, ce qui est valable pour le championnat de France de football est évidemment transposable aux plus grands championnats européens. Quand les droits télévisés avaient dépassés le milliard en Angleterre beaucoup d’encre avait coulé. Alors que le marché des transferts s’est transformé en bulle spéculative généralisée et que le monde du foot connaît une inflation des prix perpétuelle, l’augmentation des droits de retransmission apparaissent comme une nécessité pour suivre la cadence et faire partie du (plus en plus) petit nombre de clubs pouvant prétendre à gagner des compétitions nationales comme continentales. Or, si cette augmentation apparaît comme indispensable elle porte en elle deux types de conséquences nuisibles, à la fois pour les clubs et pour les consommateurs de football.
Tout d’abord pour les clubs les conséquences et les risques sont croissants. Car au-delà d’alimenter la bulle spéculative, ils accroissent leur dépendance aux droits TV. Et plus leur dépendance et leur importance est forte dans un budget, plus les défauts de paiement peuvent peser lourd. En cela, le défaut de paiement de Mediapro est un bel exemple de ce qu’il peut se passer quand la source majoritaire de financement vient à faillir. Les clubs ne peuvent pas se financer de manière infinie, depuis l’adoption du Fair-play financier par l’UEFA en 2010 les clubs ne doivent (en théorie) pas dépenser plus que ce qu’ils gagnent, ils sont considérés comme une entreprise normale. Or la vitesse d’augmentation des droits TV n’est pas suivie par l’augmentation des autres recettes (à l’exception peut-être des transferts), ce qui a pour conséquence d’accroitre la part des droits TV dans les budgets des clubs. Selon Luc Arrondel et Richard Duhautois dans L’économie du football la part des droits TV dans les budgets des clubs s’élève à 62% en Italie, à 53% en Angleterre, à 50% en Espagne et à 44% en France. Or cette étude a été menée avant l’arrivée du Qatar au Paris Saint Germain, ce qui a profondément dopé les droits. Selon des chiffres plus récents on considère que 55% des revenus des clubs de Ligue 1 proviennent directement des droits télévisés [12]. Il est inutile d’imaginer les conséquences à court et moyen terme en cas de défaut de paiement, qu’il y ait ou non un prêt garanti par l’Etat à rembourser, qu’il y ait une pandémie ou non, ce qui, bien évidemment n’arrange rien.

Le budget d'un club professionnel aujourd'hui
Si le défaut de paiement de Mediapro n’est pas dû à la crise du Covid-19 mais à sa mauvaise gestion, il témoigne des risques de la spéculation des droits TV. Leur augmentation continue contribue à fragiliser les groupes qui les achètent, en leur faisait prendre des risques parfois inconsidérés et à faire tomber avec eux tout un système, qui au-delà d’employer des joueurs, emploie des milliers de salariés dans à peu près tous les secteurs (du cuisinier au chauffeur de bus en passant par les femmes de ménage et les éducateurs).
Le deuxième type de conséquence ne concerne pas les clubs mais bien les supporters et les amateurs de football. Si en France le prix d’une place au stade reste dans une certaine mesure acceptable pour la majorité des gens (dans la mesure où les stars sont rarement pleins), on ne peut pas en dire autant pour les abonnements à des chaînes proposant du football. Peu de chaînes payantes proposent du football de clubs, et plus aucune ne propose la Ligue 1 ou la Ligue 2. Quand elles le font cela reste marginal ou épisodique. Pour voir du football, le téléspectateur doit donc se tourner vers les chaînes payantes, comme Canal, BeIn, RMC Sports, Eurosport et donc maintenant Mediapro. Or si les abonnements ont un certain coût, ce qui nous intéresse ici c’est bien la multiplication des acteurs, on pourrait parler de « balkanisation » de l’offre télévisuelle en ce qui concerne le football et le sport de manière générale. Le consommateur doit donc bien souvent faire le choix entre plusieurs offres, peu de gens peuvent et veulent souscrire à plusieurs abonnements. Les multiplier c’est également contribuer à la division de l’audience de chacune des chaînes, qui paradoxalement paient de plus en plus cher. On voit bien que ce modèle spéculatif ne peut pas continuer à fonctionner selon le même principe. Finalement, si la majorité des groupes subsistent voire prospèrent, l’amateur de football se retrouve à devoir payer des abonnements, toujours plus d’abonnements pour voir la même chose, sachant qu’il est inutile de préciser que la chaîne ne propose que des contenus exclusifs le week end au moment de la diffusion des matches.
Ces réflexions nous amènent à une première conclusion, le mode d’attribution des droits TV selon un appel d’offres qui ne prend en compte que l’apport financier sans se soucier du prix des futurs abonnements et de l’accessibilité des chaînes n’est à terme pas viable et doit changer pour que plus de gens puissent en profiter sans devoir se rabattre sur le streaming illégal et le piratage qui continuera de progresser si les prix continuent à croître et l’offre à se « balkaniser ». Ce modèle à terme n’amènera qu’une crise avec une tension trop forte entre offre et demande. Sans régulation à la fois sur l’attribution des droits TV mais aussi sur le marché des transferts la crise du système foot tel qu’on le connaît aujourd'hui est inéluctable. Cette crise à venir sans intervention des pouvoirs publics ou des instances dirigeantes du football nous ramène à nos dirigeants français qui sont l’exemple parfait d’un système interne en crise, et ce bien avant que la crise du Covid-19 ne pointe le bout de son nez.
En guise de conclusion : crise conjoncturelle ou crise structurelle ?
Il est évident que le système d’attribution des droits TV fondé sur leur perpétuelle augmentation ne mènera qu’à une crise globale fondée sur une inflation devenue insupportable, d’abord pour les clubs les plus fragiles et qui contribuera à marquer une tendance déjà bien entamée : creuser les inégalités entres les clubs. D’autre part cette croissance perpétuelle des droits TV ne peut mener qu’à l’éclatement de la bulle spéculative qu’ils sont devenus, le cas de Mediapro est dans ce sens annonciateur et devrait servir d’avertissement. Mais la crise qui guette la mondialisation du football ne peut pas être évitée quand les dirigeants des fédérations et des institutions organisatrices des championnats sont défaillants. La crise est en France structurelle dans la mesure où elle existe depuis longtemps et elle est structurante car elle construit tout un système fondé sur les conflits d’intérêts et la recherche perpétuelle de fonds nouveaux pour compenser les errements de gestion et les pratiques douteuses de certains.
Le cas de Didier Quillot, ancien directeur général de la LFP est alarmant. Il a pu par exemple obtenir une prime lors de la négociation des droits TV avec Mediapro, comment être objectif dans ce cas-là ? Il est également personnellement intervenu dans des tentatives de rachats de clubs de Ligue 2, et a découragé des investisseurs de racheter des clubs en voulant les inciter à racheter le Red Star de son ami Patrice Haddad. C’est également lui qui a introduit M. Eyraud auprès du propriétaire de l’Olympique de Marseille, M. McCourt, lui ventant ses compétences de gestion, ce qui n’est pas loin du ridicule quand on voit les bilans financiers du club. Comment prendre au sérieux ces hommes plus préoccupés par leurs égo et par les bonnes soirées organisées par M. Labrune où ils pourront avoir accès à un tout un tas de service, y compris du sexe tarifé [13]. Ces défaillances sont anciennes et expliquent bien les difficultés du football français sur la scène européenne et le faible niveau de son championnat, qui définitivement ne vaut pas le prix déboursé par Mediapro.
Notes
[1] « Mediapro : chronique d’une chute annoncée », So Foot, publié le 12/10/2020.
[2] « Le ’’fiasco’’ de Mediapro était-il annoncé », Les Cahiers du football, publié le 14/10/2020.
[3] « Mediapro : chronique d’une chute annoncée », So Foot, publié le 12/10/2020.
[4] « Mediapro : la télévision va-t-elle tuer le football français ? », France Inter, diffusé le 15/10/2020.
[5] « Enquête sur la situation financière de Mediapro (avec documents) », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 15/06/2020.
[6] « Mediapro : la télévision va-t-elle tuer le football français ? », France Inter, diffusé le 15/10/2020.
[7] « Enquête sur la situation financière de Mediapro (avec documents) », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 15/06/2020.
[8] La FFF est secouée par des accusations du journaliste Romain Molina ayant mené une enquête publiée dans le New York Times au sujet d’agressions sexuelles répétées par des cadres de la fédération.
[9] « Comment l’Etat a sauvé (provisoirement) les finances du football professionnel français ? », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 05/08/2020 ; « Vent de panique sur le football français », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 05/04/2020.
[10] « Les dessous de l’élection de Vincent Labrune à la LFP », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 16/09/2020.
[11] Nous reprenons la formule de Pierre Maes qu’il a développé dans son ouvrage Le business des droits TV du foot, enquête sur une bulle explosive.
[12] « Mediapro : chronique d’une chute annoncée », So Foot, publié le 12/10/2020.
[13] « Les dessous de l’élection de Vincent Labrune à la LFP », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 16/09/2020.
Sources
« Mediapro : chronique d’une chute annoncée », So Foot, publié le 12/10/2020.
« Le ’’fiasco’’ de Mediapro était-il annoncé », Les Cahiers du football, publié le 14/10/2020.
« Mediapro : la télévision va-t-elle tuer le football français ? », France Inter, diffusé le 15/10/2020.
« Enquête sur la situation financière de Mediapro (avec documents) », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 15/06/2020.
« Comment l’Etat a sauvé (provisoirement) les finances du football professionnel français ? », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 05/08/2020.
« Vent de panique sur le football français », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 05/04/2020.
« Les dessous de l’élection de Vincent Labrune à la LFP », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 16/09/2020.
« La cour de récréation du football français ! », YouTube : chaîne de Romain Molina, publiée le 23/05/2020.
« Jean-Marc Mickeler (DNCG) : ‘une perte estimée à 291 millions’ pour la Ligue 1 en 2019-2020 », L’Equipe, publié le 29/07/2020.
« Droits TV : Mediapro ‘mis en demeure’ de payer par la LFP », L’Equipe, publié le 15/10/2020.
« Droits TV du foot : ‘Mediapro peut planter la Ligue et disparaître’ », Le Parisien, publié le 31/10/2019.
Pierre Maes, Le business des droits TV du foot, enquête sur une bulle explosive.
Luc Arrondel, Richard Duhautois, L'économie du football.




Commentaires